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« La beauté se raconte encore moins que le bonheur », disait Simone de Beauvoir. Écrire un texte sur la beauté est une entreprise difficile… Bernard Félix, bien connu de nos lecteurs, nous présente ses réflexions et ses recherches littéraires sur ce sujet.

Auto-édit : La notion de beauté et le goût de la rechercher sont sans doute particuliers à l’être humain. Comme le rire, le sentiment de la beauté serait le propre de l’homme. Peut-on cependant la contempler longtemps, cette beauté, sans en être lassé ? Peut-on se livrer à l’extase devant un tableau, un monument, sans avoir, un moment plus tard, le désir d’aller plus loin, d’en voir un autre ? Devant tel ou tel objet où se pose notre regard, le sentiment de beauté est, le plus souvent, subit, c’est un réveil brusque qui nous met dans la joie. Ensuite que se passe-t-il ? Ne faut-il pas ici distinguer la beauté perçue dans une chose, un paysage, une œuvre d’art et celle que nous découvrons chez un être humain ? Ce second cas nous inspirerait en effet un sentiment plus profond, plus durable.
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Écoutons Baudelaire.

Un éclair… puis la nuit… Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître

Le poète nous fait ici entendre qu’un seul regard, tout à la fois, l’a rendu conscient de la beauté de la passante en grand deuil qu’il a croisée et, en même temps, l’a transformé, l’a fait renaître.

Mais de quel regard s’agit-il au fond ? La langue française cultive parfois des ambiguïtés qui ouvrent sur un doute, le suscitent, le cultivent. Est-ce le regard venant de la belle passante qui frappe en un éclair son vis-à-vis, regard peut-être accompagné d’un furtif sourire avant que ne tombe la nuit, lorsque divergent leurs chemins ? Ou bien est-ce le regard porté sur cette passante, faisant choc et fulgurante lumière ? Comme elle est belle ainsi ! Cet autre regard est découverte, éblouissement, joie inattendue…

Auto-édit :
L’important est ce qui jaillit, hic et nunc, entre deux êtres, ce qui est dévoilé soudainement de l’autre, sa personnalité profonde pressentie. En moi font écho ces vers de Pierre de Nolhac disant l’illumination d’une rencontre à la cour du roi, la joie de se sentir aimé par une gracieuse jouvencelle ou par un beau damoiseau :

Et plus d’un cœur, sous l’or des hauts plafonds du Louvre,
À l’éclair d’un sourire a tressailli d’orgueil.

L’éclair que suit la nuit ne s’est pas évanoui avec la fuite de la passante. Il a ouvert à une nouvelle connaissance, à de nouveaux sentiments, à une renaissance. Ainsi en est-il quand telle Samaritaine tire l’eau du puits de Jacob et que le regard d’un inconnu croise le sien ; la présence du Galiléen ainsi que sa parole la dérangent au plus profond de son cœur. La grâce qui surgit en ce moment ne peut être vue comme fugitive. Celle qui la reçoit s’en nourrit à jamais et la communique autour d’elle. La beauté de certaines rencontres est constituée de même par ce qu’elles offrent durablement d’intérêt, d’amour, à travers le regard, le sourire, tel bref propos d’où naît la joie.
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A thing of beauty is a joy for ever (un objet de beauté est une source de joie, éternellement), affirme le poète anglais John Keats (Endymion, 1818).

Et de même Dostoïevski proclame un peu emphatiquement :

La beauté sauvera le monde.
En elle s’unissent et culminent les trois grandes « idées » platoniciennes, le vrai, le bien et le beau.

L’homme regarde ce qui frappe les yeux, mais Dieu regarde au cœur (1 S 16, 2).

Nos regards seraient-ils bien peu efficaces, insuffisamment pénétrants, insuffisamment vrais, comparés à celui de Dieu ?
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Les traits du visage découvert chez un autre être humain ne sont pas en effet l’essentiel, ce qui reste ; c’est l’être entier qui brusquement se donne dans un sourire qu’on ne peut plus oublier. Et puisque nous en venons à parler de Dieu, ne faudrait-il pas incidemment s’interroger sur la beauté des actes liturgiques que nous posons ensemble devant Lui ? Certes, nous échangeons en principe avec l’officiant ; dans une certaine mesure, il se livre à nous. Cependant ces actes ouvrent plutôt sur une sorte de face à face du fidèle avec Dieu où peut se produire une autre étincelle de beauté.

Allant plus loin, nous dirons ici que la langue française est bien justifiée malgré son apparente ambiguïté ; où est l’essentiel ? Où la beauté est-elle contenue ? Où mène-t-elle ? Citons ici l’académicien François Cheng :

La vraie beauté est élan de l’Être vers la beauté et le renouvellement de cet élan, la vraie vie est élan de l’Être vers la vie et le renouvellement de cet élan…
Une bonne éternité ne saurait être faite que de ces instants saillants où la vie jaillit vers son plein pouvoir d’extase…
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Ni le regard de l’un ni le regard de l’autre ne sont le véritable « fait » de beauté. Celle-ci se trouve dans ce qui naît entre les deux au cours de cette scène, ou entre Dieu et nous dans la prière ou dans les moments liturgiques. Elle est dans « l’entre-deux », nous dirait la philosophie chinoise : entre-deux, ouverture pressentie, rapprochement, accord mutuel, même dans une sorte de non-dit. Et l’accord est même plus profond quand l’être est perçu comme frustré, voire douloureux et que la sympathie surgit pour un partage.

On le sait sans doute, le sonnet de Baudelaire s’achève sur cette affirmation, sur cette étonnante certitude :

Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais.

Auparavant, avec un accent quelque peu romantique, le poète semble regretter cette rencontre fugace :

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Et si le souvenir, dans sa persistance, constituait cette grâce éternelle à laquelle le poète aspire ?

Un souvenir heureux est peut-être sur terre
Plus vrai que le bonheur… (A. de Musset).
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La beauté des rencontres humaines dont nous sommes en train de parler est, reconnaissons-le encore, d’une nature assez différente de celle que nous découvrons dans la contemplation de tel ou tel tableau, celui de La Joconde pour prendre un exemple trop usuel. D’une nature différente car, dans une telle contemplation, l’échange est mince ; avec l’auteur du tableau peut-être ? D’autres œuvres d’art que nous admirons nous disent souvent, non pas la beauté, mais la douleur (ainsi les Pieta). La rencontre proposée par l’artiste est alors celle des êtres qui souffrent. La beauté n’y réside qu’indirectement dans les sentiments intimes de sympathie que l’œuvre nous inspire.

Quittons maintenant La Joconde et tournons-nous vers cette scène des derniers entretiens de Jésus relatés par l’évangile de Jean. La tension qui s’y manifeste, la beauté surnaturelle qui en sourd, les artistes ont tenté de les peindre à travers la représentation de l’ultime Cène ; ils ont eu peine à les faire percevoir. Paradoxalement de quel sentiment sont emplis ces derniers entretiens ? D’une joie née du total accord de Jésus avec le Père, joie dont il veut faire bénéficier les disciples (Jn 17,13). Dernière rencontre, mais de quelle densité ! « Ô vous que j’ai tant aimés, ô vous qui maintenant devez le savoir. »
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Fugitive beauté, ultime beauté d’un homme qui va mourir et qui le sait. La prière finale de Jésus baigne ici dans une intense lumière : non pas seulement tristesse de tout quitter, mais joie parfaite que Jésus veut infuser à ses disciples. Il y a réussi, au moins indirectement sans aucun doute, puisque nous sommes en ce monde les chrétiens que nous disons être, en conséquence lointaine des derniers instants de celui qui va être condamné à mort et des premiers pas faits par les disciples illuminés par la résurrection.

Échange capital où gestes, regards, sourires, sont ce qui compte autant que la parole même. Scène de grâce, d’élan vers la vie éternelle, d’une surnaturelle beauté où est renfermé tout ce qui est advenu par la suite sur terre. Rencontre en apparence brève qui eût pu être fugitive, qui baigne en fait dans la lumière et en qui est enclose l’éternité du Royaume.

Auto-édit :
2. La beauté du diable
Si la beauté attire l’attention, captive le regard, émeut son spectateur, ne faut-il pas cependant se méfier des sentiments troubles qu’elle peut faire naître ? La beauté fugitive qui nous subjugue pourrait-elle être mensonge, tromperie ? Et l’homme n’est-il pas tenté d’aimer ce mensonge, de céder à cette tromperie ? Ainsi Baudelaire encore :

Masque ou décor, salut ! J’adore ta beauté.

Comme le poète le dit ailleurs, peut-être s’agit-il d’un aperçu fugace ouvrant vers des valeurs inconnues, infinies et intensément désirées, quoique négatives :

Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe
Ô beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton œil, ton souris, ton pied m’ouvrent la porte
D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu ?
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La « sagesse des nations » nous avertit. En particulier elle désigne une « beauté du diable », cette sorte d’éclat que procure la jeunesse, cette attirante fraîcheur (ô toi le plus savant et le plus beau des anges), qui n’est que faux-semblant devant lequel nous ne devrions jamais céder.

Combien le théâtre est rempli de ces jeunes premiers, de ces jeunes premières qui, un jour, derrière l’innocence qui séduit, l’agrément qui fascine, dévoilent l’inconsistance de leur esprit, le danger de leurs charmes et même souvent la banalité de leurs traits !

Tout n’est donc pas simple dans l’intérêt que nous éprouvons pour la beauté.
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Que cherche Arnolphe en Agnès, poussé comme il l’est par la secrète envie de l’émouvoir en profondeur, de la transformer en son amante, en sa femme ? A-t-elle d’autre intelligence que cette innocence qui semble la protéger, d’autre beauté que celle que sa réserve fait cependant soupçonner ?

Et plus encore pensons à l’attrait d’Athalie pour Joas, au rayonnement, pour elle, à la fois attirant et inquiétant, voire à l’attrait de Phèdre pour l’éphèbe farouche, le bel Hippolyte. Les regards de la reine d’Athènes ne peuvent se détacher du visage du fils de Thésée ; complaisamment, elle tourne autour de lui, tentée par sa jeunesse, imaginant une vie tout entière avec lui, cherchant à lui communiquer l’émotion qu’elle ressent :

Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
[...]
Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
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