Topic : « Le Temps des Tempêtes par Nicolas Sarkozy »

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Superbe bouquin:

Les tempêtes m’ont toujours fasciné. Enfant, j’étais comme hypnotisé par les éclairs, par la violence
du vent, par le déchaînement des éléments naturels, par la hauteur stupéfiante des vagues qui déferlaient
sur les plages de sable fin de la côte atlantique où je passais mes vacances. Je les craignais. J’en avais
peur. Et pourtant, elles m’attiraient comme un aimant. Je ne voulais rien rater de ces enchaînements
déroutants. Il m’arrivait de demeurer immobile des heures durant sur les rochers, près de Royan, pour
mieux jouir du spectacle de la nature débridée. Au fond, j’aimais ce que je craignais. Parfois, le nez collé à
la glace, j’observais intensément le mouvement des éléments. Je n’aurais pour rien au monde quitté mon
douillet poste d’observation ni même envisagé de l’abandonner. À bien y réfléchir, je pense que c’est
l’histoire de ma vie. Tant de fois, j’ai cherché en même temps que redouté cette montée d’adrénaline qui
accompagne chaque période de crise. Enfant, je me contentais d’attendre et de subir les caprices du
climat en même temps que la monotonie de la vie quotidienne. J’attendais désespérément qu’un
événement surgisse pour tromper l’ennui, dont la seule perspective me glaçait. Jeune, et plus encore
adulte, j’ai tout fait pour fuir les temps calmes et devenir un acteur de ces crises que j’appelais de mes
vœux tout en les redoutant secrètement… Finalement, avec le recul du temps et l’âge qui passe, je dois
bien reconnaître que j’aime les tempêtes, et pas simplement dans le sens climatique. Je les ai souvent
cherchées, espérées, rêvées. Elles sont dans ma nature et constituent mon identité. C’est peut-être cet
atavisme qui m’a convaincu que cela serait le chemin le plus direct pour devenir enfin légitime aux yeux
des autres. Dès mon plus jeune âge, je m’étais mis en tête que, si la situation devenait inextricable,
dangereuse, extrême, ma place ne serait plus contestée ! Ce sentiment instinctif ne fit que se renforcer
avec les années qui passaient, d’abord parce que j’ai compris qu’il y aurait moins de concurrence à
affronter puisque nombre d’ambitieux ont l’habitude de s’évaporer à la première bourrasque, ensuite
parce que ce n’est que dans la difficulté que je croyais pouvoir me réaliser pleinement. Très tôt, je fus
convaincu que les temps calmes ne seraient jamais pour moi, que j’y serais plutôt moins performant que
les autres, ou, en tous cas, que je ne pourrais pas m’y distinguer. D’où vient ce sentiment d’illégitimité ?
Je ne saurais le dire. Il y aurait bien des causes à imaginer. Je ne m’y hasarderais pas. Je manquerais de
recul et, d’ailleurs, je ne suis même pas certain qu’il existe une explication rationnelle. L’important est
que, peu à peu, ce sentiment s’est renforcé jusqu’à s’enraciner profondément en moi. Mais curieusement,
au lieu de me pousser au repli, à l’effacement, il m’a tout au contraire attiré vers les sommets et les
situations les plus délicates ! Puisque personne n’était prêt à faire ce travail, je me portais volontaire,
justement parce qu’il n’y en avait pas d’autres. Je n’étais pas sûr de réussir, mais au moins j’étais certain
qu’ainsi j’aurais un rôle à jouer, une place à tenir, et qu’alors on me verrait à l’œuvre. Je serais jugé sur
les faits. Les cartes seraient redistribuées. J’aurais ma chance. Je ne pensais même pas à l’éventualité de
l’échec, encore moins au risque du ridicule, mais à sortir de l’anonymat, du déprimant statut de
spectateur d’une vie se déroulant sans que j’y prenne une part active. Ainsi s’est construit mon goût pour
les tempêtes et ma conviction qu’elles seraient mon terrain naturel, mon lot presque quotidien. Bien loin
de les redouter je les espérais, les imaginais, les idéalisais. Cette inclination n’a fait que se renforcer au fil
des années. J’en ai même fait le fil conducteur de ma carrière politique. En conséquence, j’ai toujours
essayé de me rendre indispensable partout où je me trouvais. Pour y parvenir, quoi de mieux qu’une
situation qui semble si inextricable que personne ne songe à s’y frotter ? Ainsi, jeune parlementaire et
membre anonyme de la direction de ma famille politique, j’étais toujours le premier à vouloir monter au
front lors d’un événement politique contraire ou pour une soirée électorale décevante, voire
catastrophique. Loin de me lasser, j’ai fini par apprécier ces moments de solitude où tout pouvait se jouer
en un rien de temps, où les décisions devaient être prises dans l’instant, où l’instinct valait tout autant que
la réflexion. Le temps, alors, ne comptait plus, puisqu’on n’en disposait pas. Très tôt, j’ai ressenti cette
vérité : c’est au cœur du cyclone que l’on se sent le plus vivant, c’est au bord du précipice que l’on
apprécie le plus les joies simples de la vie. Je rêvais, tout à la fois, d’une vie remplie de fureurs tout en

Auto-édit :
aspirant à la quiétude d’un foyer familial serein et stable. J’ai essayé de tirer de ces contradictions et de
ces paradoxes une énergie que je voulais ou que je croyais inépuisable. De fait, elle ne m’a jamais
manqué. Elle fut bien souvent la meilleure des alliées, en même temps qu’une planche de salut.
De ce point de vue au moins, la vie ne m’a pas déçu ! Où que je porte mon regard rétrospectif, je
trouve des illustrations de cette réalité, ce mélange en moi de crainte et de désir des tempêtes. C’est peu
dire que les cinq années passées à l’Élysée m’ont fourni une matière inépuisable. Je fus servi bien au-delà
de mes espérances.
D’abord, il m’a fallu m’habituer à cette idée, aussi nouvelle qu’étrange, que par la magie de mon
élection du printemps 2007 il n’y avait plus personne au-dessus de moi à qui rendre des comptes. C’était
nouveau car, jusqu’ici, j’avais toujours eu soit un mentor que je m’étais choisi, soit un « chef »
institutionnel qui m’était imposé, en l’occurrence, le président de la République ou le Premier ministre. À
compter du 16 mai 2007, j’étais seul. Plus de lien hiérarchique. Bien sûr, il y avait le peuple français, mais
sa force collective ne s’exprime pas dans le quotidien des décisions à prendre, ou des nominations à
effectuer. J’avais une équipe, des conseillers, des amis, des visiteurs du soir, mais j’étais seul à prendre et
à assumer la décision finale. C’est le premier sentiment qui m’a envahi après avoir raccompagné Jacques
Chirac à sa voiture et être remonté dans le bureau présidentiel devenu le mien pour les cinq années à
venir. J’y suis demeuré seul quelques instants. J’aurais voulu que ce moment dure plus longtemps, malgré
les contraintes protocolaires de cette première journée. Je me suis assis derrière le meuble qui fut celui
du général de Gaulle et que venait de m’abandonner Jacques Chirac. Je l’avais vu si souvent à cette place.
J’ai pensé à l’étrangeté de la situation. Je l’avais voulu, espéré, rêvé. Maintenant j’y étais. Comment ne
pas décevoir tous les Français qui venaient de me faire confiance ? Qu’est-ce qui m’attendait ? Je n’avais
plus personne vers qui me tourner. J’ai fermé les yeux. Tout d’un coup, la gravité et, surtout, la solitude
propre à la fonction me tombaient sur les épaules. Comme si elles avaient été dans le bureau présidentiel
bien avant mon arrivée et que je les avais endossées en y pénétrant. C’était plus brutal que je ne l’avais
imaginé. Je pensais m’y être préparé. Ce n’était qu’une illusion. On ne peut pas se préparer à un tel choc.
Soudain, mon passé avait disparu comme s’il n’avait jamais existé, seuls comptaient désormais le présent
et l’avenir. C’était vertigineux, tellement fort que cela ne provoquait bizarrement aucune excitation
intérieure. J’étais tout à la fois calme et parfaitement conscient d’être au bord d’un précipice. Tout
paraissait nouveau. J’avais pourtant déjà exercé de nombreuses responsabilités ministérielles et électives,
mais cela n’avait rien à voir avec ce qu’il me fallait désormais affronter. J’étais maintenant au pied du
mur. J’avais tant attendu ce moment, nous y étions. J’étais impatient et pourtant j’éprouvais une certaine
difficulté à quitter mon tout nouveau bureau. Il le fallait cependant. Déjà, l’huissier de l’Élysée avait sonné
à ma porte deux fois pour me rappeler les horaires impératifs et la nécessité d’être à l’heure. De fait,
j’étais attendu dans la grande salle de réception du palais pour recevoir le collier de grand maître de la
Légion d’honneur, qui marque l’entrée officielle du président dans ses nouvelles fonctions. La cérémonie,
très protocolaire, quelque peu désuète, se déroule, outre les caméras de télévision, devant cinq cents
invités, triés sur le volet. De nombreux corps constitués, d’inévitables excellences, des ambassadeurs, des
habitués des palais de la République qui ne manqueraient pour rien au monde cette intronisation tout à la
fois républicaine et monarchique. Les places étaient si rares que j’avais eu peu d’invités personnels, outre
mes collaborateurs les plus proches, peut-être une dizaine, guère plus, en comptant mes enfants. Ironie
de l’histoire, c’est le président du Conseil constitutionnel qui officiait en tant que gardien du bon
déroulement de l’élection présidentielle. Or, celui-ci n’était autre que Jean-Louis Debré, qui m’a toujours
voué une haine tenace fondée sur une jalousie irrationnelle mais assez fréquente chez cet homme.
Sentiment au demeurant très étrange pour celui qui connut une carrière inespérée au regard de son peu
d’intérêt pour les débats intellectuels ou programmatiques. Sa nomination par Jacques Chirac, à peine
deux mois avant mon élection, avait fait l’objet d’une passe d’armes entre nous. Une de plus ! Je lui avais
fait remarquer qu’il aurait été plus républicain de laisser le futur président, quel qu’il fût, procéder à ce
choix si important. Peine perdue, Jacques Chirac n’était pas un homme à abandonner une parcelle de son
pouvoir, et ce jusqu’à la dernière seconde. Par fidélité à son grognard, par souci de me réserver une
ultime difficulté ou pour les deux raisons à la fois, il confirma son choix, et nomma cet opposant déterminé
à la tête du Conseil constitutionnel. Si j’en avais eu la possibilité, c’est Édouard Balladur que j’aurais
envisagé de nommer à ce poste. Il y aurait fait merveille, car c’est un fin juriste et, surtout, un homme qui
ignore le sectarisme, l’esprit de clan. En quelque sorte l’antithèse de Jean-Louis Debré.
En arrivant dans la grande salle des fêtes, j’aperçus immédiatement la silhouette empruntée de
celui-ci. Il n’est jamais naturellement à l’aise mais, pour l’occasion, il l’était moins encore. Pas encore
entré dans les habits de sa fonction. C’était sans doute une épreuve pour lui. Sa détestation à mon endroit
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suintait de toute sa personne. Je m’en fis intérieurement la remarque tout en feignant de ne m’être aperçu
de rien. Je ne prononçai, évidemment, aucun commentaire, et commençai mon discours d’intronisation
sans même lui jeter un regard. À la réflexion, je mesure que ce fut inutile de ma part, et surtout contreproductif, car il redoubla d’animosité, non seulement tout au long de mon quinquennat mais bien des
années après. J’aurais dû agir différemment. C’eût été plus habile et plus intelligent, mais c’était audessus de mes forces. Il est vrai que jouer la comédie de la fausse considération m’est un exercice
impossible, en tout cas pour lequel j’ai bien peu de prédispositions…
C’était mes débuts de président. J’avais travaillé depuis plusieurs jours, avec le soin qu’on imagine,
ces premières paroles. J’imaginais naïvement qu’il s’agissait d’un texte important, presque « historique ».
Or, c’est une belle caractéristique française de s’enticher des mots et de s’enivrer des paroles. Mais,
comme chacun le sait, celles-ci s’envolent, et ne restent que les faits, les décisions, les actes. Sitôt le
discours prononcé, plus grand monde ne s’en souvint. Pour qu’un discours s’inscrive dans la durée, il doit
être prononcé et porté dans, et par, des circonstances exceptionnelles. L’élection d’un président, pour
importante qu’elle soit, n’en est pas une, ne serait-ce que parce ce qu’elle revient tous les cinq ans.
Comme l’ont fait tous les présidents, à l’exception notable de François Hollande, j’avais tenu à saluer
l’action comme la personne de tous mes prédécesseurs. Je voulais montrer par là que le président de la
République avait une place singulière dans nos institutions, « au-dessus des partis ». Cela ne doit pas et
ne peut pas être qu’une formule creuse et vide de sens. Le président ne doit pas renoncer à ses
convictions, mais il a le devoir de parler au nom de tous les Français, y compris de ceux qui n’ont pas voté
pour lui. Il est, ce faisant, le symbole de l’union nationale. J’étais d’autant plus convaincu de cette
nécessité que je voulais donner du contenu à la promesse de rassemblement et d’ouverture que j’avais
maintes fois formulée durant la longue campagne présidentielle qui venait de se terminer. Je lançai donc,
dès les premières minutes de mon mandat, un appel « à tous ceux qui veulent servir leur pays… je dis que
je suis prêt à travailler avec eux, et que je ne leur demanderai pas de renier leurs convictions, de trahir
leurs amitiés, et d’oublier leur histoire. À eux de décider, en leur âme et conscience d’hommes libres,
comment ils veulent servir la France ». L’appel était on ne peut plus clair. Il fut bien reçu par une partie
de la gauche, moins chez mes propres amis, qui imaginaient là un risque de se voir confisquer des postes
qu’ils attendaient parfois depuis longtemps, et pour lesquels certains d’entre eux étaient tout à fait
légitimes, au profit des ralliés de la dernière heure. Jean-François Copé et Patrick Devedjian étaient
particulièrement remontés contre toute forme d’ouverture. Nous avions eu tant de mal à conquérir le
pouvoir ! Il fallait le garder pour nous et seulement entre nous. Telles étaient leurs convictions. Je ne
voyais pas les choses ainsi, connaissant trop la propension de notre pays à se diviser à la première
occasion. Je me méfiais de ces pulsions de violence propres à la France. L’ouverture était ma réponse à ce
risque. J’étais convaincu que cela inciterait chacun à la modération et au rassemblement. À l’inverse, la
consanguinité d’un gouvernement ou d’une majorité poussait au sectarisme, et à l’affrontement.
Une fois cette première cérémonie terminée, je rejoignis ma famille et quelques proches pour un
déjeuner privé au palais. J’étais heureux de retrouver mes enfants, eux-mêmes quelque peu paralysés par
le poids nouveau qu’ils sentaient sur mes épaules, intimidés par les lieux et notre nouvel environnement,
et déjà sous la pression de multiples sollicitations médiatiques qui cachaient autant de pièges redoutables
pour chacun d’eux. Ma mère, aujourd’hui disparue, était heureuse, voire rayonnante, tout en faisant
comme si rien ne lui semblait extraordinaire. Elle expliquait à qui voulait l’entendre qu’elle avait deux
autres fils sans doute « plus brillants que le président ». Chère Maman ! J’étais, au fond de moi, heureux
pour elle. Quelle revanche pour celle qui avait élevé seule ses trois fils et qui avait tant bataillé pour
garder sa place dans l’échelle sociale bien que divorcée, ce qui, à son époque, était loin d’être un détail. Je
n’ai pourtant pas aimé ce déjeuner. Je sentais bien qu’un fossé était toujours béant dans ma propre
famille. Cela m’inquiétait, en tout cas lorsque j’avais le loisir d’y penser, tant j’avais le sentiment de déjà
ne plus m’appartenir. Être seul, ne serait-ce que quelques instants, était devenu quasiment impossible.
Pas une minute sans que l’on me demandât une instruction, une signature, un avis. Il fallait s’occuper de
tout, et surtout tout de suite. Le tourbillon commença à la première seconde pour ne plus s’arrêter cinq
années durant.
À 14 heures, ce 16 mai 2007, je quittai le Palais dans la voiture présidentielle des grands jours, une
Peugeot 607 décapotable. Le ciel était limpide, bleu horizon. Le soleil brillait de tous ses feux sans que la
chaleur soit caniculaire. Il y avait une petite brise à peine rafraîchissante. Paris resplendissait comme
notre capitale peut l’être pour peu que la lumière ait décidé de la mettre en valeur. Les Parisiennes et les
Parisiens étaient venus en cohortes soudées. Des dizaines de milliers sans doute. Tout au long des
Champs-Élysées, ils étaient massés sur sept ou huit rangs compacts. Plus je m’éloignais de l’Arc de
Triomphe, plus la foule était dense. Le bruit était assourdissant. La lumière aveuglante. Je m’accrochais à
la barre extérieure de la voiture de chef des Armées où je venais de monter, et saluais autant que je le
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pouvais. À mes côtés se trouvait mon chef d’état-major particulier, l’amiral Guillaud, un homme digne et
solide, sur le sang-froid duquel je pus toujours compter. Le voyant assis, je lui demandai de se lever pour
se joindre à moi. Il me répondit : « Monsieur le Président, c’est vous que les Français ont désigné comme
le chef, je me dois de rester à ma place. » Juste après avoir franchi l’avenue de Marigny, j’avais demandé
que le cortège s’arrêtât pour que je puisse aller saluer directement quelques-uns des Français qui
attendaient. J’avais dû fermement batailler pour obtenir ce droit. Il est vrai qu’il fallait, du même coup,
que s’arrêtent les quatre-vingts gardes républicains à cheval qui précédaient le cortège présidentiel. Je
descendis et pris un premier bain de foule de président. C’est le moment que j’ai préféré, celui qui de
cette journée extraordinaire reste le plus présent à mon esprit. J’aime ce contact, cette proximité, cette
possibilité de distinguer des visages dans une foule. J’étais président mais je me sentais des leurs. Enfin,
j’avais réussi à être aimé d’eux. Je tenais à ce qu’ils sachent que je voulais leur rendre cet amour au
centuple. Cette entorse dans le protocole présidentiel fut assez critiquée au motif que j’avais pris le
risque, déjà, de désacraliser la fonction présidentielle. Curieusement, ce procès me fut constamment
intenté comme si, pour une partie des observateurs, j’étais décidément trop différent, par ma formation,
par mon histoire, par mon identité, de ce que devait être, selon les codes qu’ils avaient eux-mêmes
imaginés, le comportement d’un président de la République. Le cœur de leurs convictions était, en tout
état de cause, qu’un président ne devait pas montrer ses sentiments. La posture devait prévaloir sur tout
le reste. L’argument pouvait avoir du sens à une certaine époque. Pour la mienne, il me semblait
complètement dépassé. Je croyais d’ailleurs, à l’inverse, qu’après le culte du secret que partageaient
François Mitterrand et Jacques Chirac, un peu de sincérité, d’humanité et de transparence ne pourrait
que favoriser le rapprochement que je souhaitais entre les Français du quotidien et le président de la
République. Être humain nécessitait à mes yeux, au minimum, que je pusse exprimer mes sentiments.
Sans doute ai-je été maladroit en bien des occasions, mais je reste convaincu de la véracité de cette
analyse. Les pires travers en politique, ceux que les Français pardonnent le moins, sont l’arrogance et le
mensonge. À l’inverse, l’erreur est vite oubliée. L’emportement aussi, pour peu qu’il soit reconnu et qu’il
fasse l’objet d’excuses circonstanciées.
Au fond, une partie de nos élites aimerait voir un président désincarné ne montrant jamais la
moindre faille en public. Une double vie leur semble bien préférable. De ce point de vue, François
Mitterrand correspondait en tout point aux critères habituels. J’avais beaucoup réfléchi à cette question,
bien avant mon élection, et pas seulement parce que ma propre situation familiale était à l’époque plus
que bancale. Je ne pouvais cependant m’imaginer dissimuler un tel désastre. Forcément, tôt ou tard, cela
se serait su. Je ne voulais pas jouer la comédie d’un pouvoir froid et insensible. Je pressentais que celui-ci
avait un besoin vital d’incarnation. Je voulais me présenter tel que j’étais, sans faux-semblants, sans
artifices. Beaucoup d’observateurs ont glosé sur ce qu’ils prenaient alors pour une faiblesse structurelle
propre à ma personnalité. Je crois, au contraire, que la vérité nécessite plus de courage pour l’affronter
que pour la contourner. Je n’ai pas dérogé à cette règle durant les cinq années de mon quinquennat. Je
crois tout autant aujourd’hui que l’attachement des citoyens à la personne du président tient beaucoup à
l’idée qu’ils se feront de son authenticité. On ne ment pas impunément aux Français qui, mieux qu’aucun
autre peuple à travers le monde, sont capables de déjouer instantanément tous les artifices habituels de la
politique.
Une fois la descente des Champs-Élysées achevée, je me dirigeai vers le monument aux morts de la
cascade du bois de Boulogne. Je tenais beaucoup à rendre hommage aux résistants français, en général,
et au jeune Guy Môquet, en particulier. J’ai toujours été profondément ému par la lettre déchirante qu’il
écrivit à sa famille le 22 octobre 1941 alors qu’il allait être fusillé par les Allemands avec vingt-six de ses
camarades. J’ai aimé, dès le premier jour, la simplicité des mots qu’il employait au moment de mourir.
Encore aujourd’hui, après avoir tant de fois relu cette lettre, les larmes me viennent aux yeux :
« Ma petite maman chérie
Mon tout petit frère adoré
Mon petit papa aimé
Je vais mourir ! (…) Certes, j’aurais voulu vivre, mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort
serve à quelque chose (…) 17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret si ce n’est de vous quitter
tous (…) Courage ! Votre Guy qui vous aime. »
Soixante-dix-neuf années plus tard, ces paroles ont gardé toutes leurs forces, et leur actualité. Elles
peuvent parler à chacun de nous du sens qu’il est possible de donner à sa vie. Du sacrifice pour une cause
supérieure. De la dignité devant la mort. De l’amour de sa patrie. Et même de la maturité d’un jeune de
17 ans alors. Ce cri, nous pouvons et nous devons l’entendre encore et encore. Il fait partie de notre
histoire. Il est consubstantiel à la fierté d’être Français. Peu importait, à mes yeux, que Guy Môquet eût
un engagement au Parti communiste. Il était d’abord un jeune Français qui avait choisi la résistance, et
l’avait payé du prix de sa vie. Ce « cri », je voulais que dans les écoles on l’écoute, on l’entende, on
l’apprenne, on le chérisse. Je voulais que nos enfants mesurent l’horreur de la guerre, à quelle extrémité
barbare elle pouvait conduire les peuples les plus civilisés. Je demandai, donc, à tous les enseignants de
France de lire dans leurs classes, à leurs élèves réunis, la lettre du jeune Guy Môquet. Cela me semblait
juste, et surtout utile. Je n’entrevoyais pas même un espace pour la plus petite polémique. Cruelle
absence d’imagination ! Je m’étais trompé. Ce n’était pas la première fois, et cela ne serait pas la
dernière. J’avais sous-estimé la profondeur de la politisation malsaine d’une minorité, mais ô combien
bruyante, à l’intérieur même du corps enseignant. Ce n’était pas Guy Môquet qui était en cause, mais
celui, en l’occurrence moi, qui demandait la lecture de sa lettre. Je fus, tour à tour, accusé de récupérer
ce jeune résistant, de m’approprier une partie du patrimoine français, d’introduire la politique dans
l’école (comme si depuis 1968 la gauche ne s’était pas emparée de l’esprit de tant de nos éducateurs).
L’AFP se fit l’écho de témoignages soigneusement sélectionnés d’enseignants en réaction à mon initiative,
dont je doute qu’ils aient représenté ce que pensaient les enseignants dans leur majorité. Ainsi, j’ai pu
lire, effaré, les déclarations d’un professeur de philosophie de Tours : « On met en avant un simple otage
transformé sur le tard en résistant. » Un certain Sylvain, professeur d’histoire-géographie ajoutait :
« Parler de Guy Môquet avec nos secondes qui étudient actuellement la Grèce antique est aberrant. Les
élèves vont tout confondre. » Belle preuve de confiance dans la maturité de nos jeunes lycéens ! Les
syndicats étaient encore plus clairs puisque le SNES appelait ses troupes à refuser cette cérémonie
commandée par Nicolas Sarkozy. Autrement dit, à leurs yeux, j’étais illégitime, alors que je venais d’être
élu ! Mais, la palme revint, sans doute, à un certain Martin, professeur d’histoire-géographie, réagissant à
propos de l’éventualité de la pose d’une plaque commémorative en l’honneur de Guy Môquet sur le mur
d’un lycée de Melun où il enseignait : « Vous imaginez les élèves tomber sur un sinistre “je vais mourir”
chaque matin au lycée ? » En lisant ceci, je pensais que ce dernier avait dû être victime d’une grave
erreur d’orientation au moment de s’engager dans la carrière d’enseignant. On souhaite à ses propres
enfants de ne pas tomber sur un tel professeur. Les meilleurs pourraient ne pas y résister ! Bref, au lieu
d’être un facteur d’union autour de notre histoire commune, mon initiative divisa et fractura. Encore
aujourd’hui, je le regrette, constatant à quel point l’Éducation nationale s’est bunkérisée, politisée,
refermée autour de bastions politiques portés par un sectarisme gauchiste ou syndical, dont l’idéal est
devenu le conservatisme et l’immobilisme. C’est un gâchis pour nos enfants et pour la majorité des
enseignants qui demeurent portés par un engagement professionnel sans faille et une vocation profonde.
Eux aussi sont les otages de cette implacable machine à broyer les initiatives et les bonnes volontés qu’est
devenue la rue de Grenelle. À structure constante, tous les ministres de l’Éducation successifs se sont
brisé les reins, et continueront de le faire. Ma conviction est désormais bien ancrée. Rien ne sera possible
sans une action déterminée de déconcentration et de régionalisation.
Remonté dans ma voiture à la fin de la cérémonie, je fus étrangement pris d’une violente quinte de
toux. Je ne pouvais plus m’arrêter de tousser. Était-ce la poussière de cette après-midi ensoleillée de
printemps ? Était-ce la fatigue d’une journée intense en émotions ? Je n’en savais rien. Je savais en
revanche devoir me rendre à Berlin en fin d’après-midi pour ma première conférence de presse avec la
chancelière Angela Merkel. Je me voyais mal effectuer cet exercice entre deux violentes quintes de toux.
Pour un démarrage, cela aurait été du plus mauvais effet. J’en étais là de mes réflexions quand l’aide de
camp qui suit partout le président, et qui se trouvait pour la première fois à la place avant-droite de mon
véhicule, se tourna en me tendant une petite fiole en plastique. « Buvez cela, Monsieur le Président. » Je
ne lui avais rien demandé mais je m’exécutai avec discipline. Deux minutes plus tard, comme un salutaire
miracle, j’avais retrouvé ma voix et mes moyens. Je le remerciais chaleureusement sans lui demander de
précisions sur ce qu’il venait de me donner. Je pensais, en mon for intérieur, que ce militaire que je
n’avais jamais vu auparavant et qui désormais partagerait chaque instant de ma vie serait un compagnon
indispensable, ou au moins fort utile. Nous nous dirigeâmes vers la base aérienne de Villacoublay où se
trouve encore aujourd’hui la flotte gouvernementale. J’y retrouvai mon équipe diplomatique à la tête de
laquelle j’avais placé l’indispensable Jean-David Levitte. Nous décollâmes à 16 heures précises, sans
Henri Guaino, en retard, une nouvelle fois. Je tenais à marquer, par ce déplacement le premier jour de
mon quinquennat, tout l’attachement que je portais à l’axe franco-allemand, et à la collaboration avec nos
voisins d’outre-Rhin. Dans mon esprit, il ne s’agissait pas uniquement d’un symbole, mais bien d’une
réalité tangible. Je dois à la vérité de reconnaître que je n’avais pas toujours pensé ainsi. Plus jeune dans
la politique, sans expérience, j’avais souvent imaginé que tout ceci était exagéré et au fond appartenait à
un rituel dépassé. En fait, c’est Jacques Chirac qui m’avait ouvert les yeux. J’avais vu de près comment il
avait collaboré avec Gerhard Schröder, pourtant très différent. Le chancelier était socialiste, libéral,
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réformateur, toutes notions assez éloignées de l’état d’esprit du président français d’alors ! Et pourtant,
dès qu’ils étaient d’accord, c’est toute l’Europe qui leur emboîtait le pas. Cela m’avait impressionné, et
conduit à modifier beaucoup mon point de vue. Au fil des années, j’étais devenu un militant de l’axe
franco-allemand. Je veux d’ailleurs y revenir tant l’affaire me semble décisive. La vérité à ce sujet mérite
d’être dite, même si elle peut paraître brutale. Et la vérité, c’est que les Allemands et les Français ne se
comprennent pas spontanément. Ils se voient souvent les uns comme les autres de façon caricaturale.
Nous sommes naturellement proches des Italiens, de leur paysage, de leur culture, de leur façon de vivre.
L’histoire a, bien sûr, joué un grand rôle. À la maison, mon grand-père qui m’a élevé et qui a vécu les deux
guerres mondiales les appelait « les boches » ou « les fritz ». C’est peu dire qu’il ne les aimait pas.
D’ailleurs, en cela, nous ressemblions à tant d’autres familles françaises. Et c’est justement parce qu’il y a
entre nous peu d’affinités naturelles qu’il convient de prendre le plus grand soin de l’amitié entre nos
deux peuples. Nous pouvons nous quereller avec nos voisins de la péninsule, cela ne laissera aucune trace
profonde, cela ne changera pas l’amitié entre les Italiens et les Français. Avec l’autre côté du Rhin, il
pourrait, à l’inverse, se créer un fossé autrement plus profond, avec des conséquences bien plus
sérieuses. La réconciliation franco-allemande est notre bien le plus précieux. Il faut en prendre grand
soin, car elle est plus fragile qu’on ne l’imagine.
Rétrospectivement, je mesure mieux la profondeur de la vision des architectes de cette
réconciliation. Le courage qu’il leur a fallu. La véritable révolution que cela représentait pour eux. De
Gaulle, Adenauer, Schuman ont été des génies de l’anticipation. Ils ont été à contre-courant des
sentiments populaires des deux côtés du Rhin. Ils ont refusé de suivre le chemin de la facilité, qui eût
consisté à se soumettre aux sentiments premiers, grégaires, de leurs propres peuples. En cela ils ont été
des guides. Si l’on se contente de suivre la colère populaire, on la subit. Pour la canaliser d’abord,
l’apaiser ensuite, il faut lui montrer qu’il existe une autre voie, d’abord plus exigeante, mais au bout du
compte tellement plus bénéfique. La génération qui a précédé la mienne a conduit à la réconciliation par
la construction de l’Union européenne. Il m’est à proprement parler insupportable que ma génération
assiste sans réagir à la destruction de ce complexe édifice après soixante-dix années de bons et loyaux
services.
J’ai essayé de m’appliquer ces propres règles. J’avais décidé, quelle que fût la profondeur de mes
actuels et futurs désaccords avec la chancelière allemande, de ne jamais la critiquer publiquement et de
m’abstenir d’afficher la moindre mésentente. On ne doit pas dire du mal de l’Allemagne. Il y a derrière
nous trois conflits terribles en seulement un siècle. Toutes les familles en portent les stigmates. En outre,
je voulais avoir une influence en Europe, et cela passait d’abord par la confiance entre Angela Merkel et
moi. Tel était bien mon état d’esprit alors que je me dirigeais vers Berlin pour notre premier tête à tête en
fonction. J’étais décidé à devenir le partenaire privilégié de l’Allemagne. J’attendais secrètement bien
davantage. Je voulais gagner la confiance de la chancelière, devenir son ami. La vérité m’oblige une
nouvelle fois à dire que le pari était loin d’être gagné. Difficile en effet d’imaginer deux tempéraments,
deux histoires, deux personnalités plus différentes que les nôtres. Angela Merkel vient de l’Est. Sa
patience s’est nourrie de son endurance. Attendre est toujours sa première inclination. Comme pour s’en
excuser, elle m’a un jour raconté cette histoire : « Je suis née en Allemagne de l’Est. Nous n’avions pas le
droit de voyager avant d’avoir atteint l’âge de la retraite. Ma seule impatience était donc d’avoir 65 ans
pour, enfin, obtenir le droit de voir autre chose. » Un autre jour où je la retrouvais pour un sommet
européen, elle m’apparut très émue. « J’ai un cadeau pour toi », et elle me tendit un DVD du formidable
film La Vie des autres, qui relate la vie quotidienne en Allemagne de l’Est. « Je veux que tu le regardes.
C’est ma vie. C’est vraiment ce qu’était ma vie », insista-t-elle visiblement touchée. La sensibilité sous la
banquise. Telle est à mes yeux Angela Merkel. J’avais tout pour l’agacer. À l’inverse, elle représentait tout
ce dont je me méfiais. Elle n’aime pas les discours. Elle n’est pas une oratrice hors pair. Sortir des
schémas habituels est pour elle un effort presque insurmontable. Trouver une nouvelle voie de passage
est ce que j’aime le plus. Elle adore le solide, le sérieux. Elle sait s’accommoder de l’ennuyeux. Par-dessus
tout, elle est gênée par ce qui de près ou de loin paraît imprévisible. Décider vite lui est insupportable.
Attendre, tergiverser, perdre mon temps représente pour moi le pire. Elle veut incarner la femme
allemande qui aime faire ses courses au supermarché et se méfie de tout ce qui brille comme de tout ce
qui est brillant. Je ne me suis, à l’inverse, jamais reconnu dans « le président normal » que voulait
incarner François Hollande, et j’ai tout fait dans ma vie pour qu’on me remarque. Notre rencontre était
donc improbable. Au fond, nous avions tout pour devenir les meilleurs ennemis. Nombreux d’ailleurs
pariaient sur ce scénario, y compris dans mon propre entourage, très divisé sur le sujet. À Jean-David
Levitte, avocat ardent de notre entente, s’opposait Henri Guaino, exaspéré par la toute-puissance
allemande, et son attachement intégriste aux dogmes de la Banque centrale et de l’euro fort de JeanClaude Trichet. Par ailleurs, un fort courant dans notre vie politique et médiatique surfait de façon
Avatar de Podovoro Podovoro 💩🦶
irresponsable sur une germanophobie qui ne disait pas son nom et qui se nourrissait d’une certaine
jalousie nationale à l’endroit des succès économiques remarquables de nos voisins, qui accumulaient les
excédents quand nos déficits explosaient. J’avais tout de suite perçu ce déséquilibre entre nos deux pays.
Je voulais compenser nos faiblesses économiques par notre agilité politique, seul moyen à mes yeux de
rééquilibrer le couple franco-allemand. Pour surprenante qu’elle soit, l’entente avec Angela fut, en fait,
beaucoup plus facile à mettre en œuvre que je ne l’avais redouté. La chancelière allemande a un
tempérament plus aisé qu’il n’y paraît pour peu qu’on sache s’y prendre ou, plutôt, pour peu qu’on sache
la comprendre. L’affronter en force est inutile et s’avérera un pari perdu d’avance car, si on la braque,
elle peut devenir inexpugnable dans son immobilité. Plus on la pousse, plus elle se renforce. C’est une
redoutable tueuse à sang-froid. Il suffit de voir la longue liste de ses victimes, dans son propre parti
comme chez ses adversaires politiques. Il faut la surprendre par la vitesse d’exécution. Dans ce cas, il est
possible de trouver une voie de passage. Il faut par-dessus tout être franc, y compris quand cela ne lui
plaît pas, car elle respecte l’explication rude et déteste le mensonge, qu’elle a en horreur.
Il ne faut surtout pas chercher à la convaincre. C’est peine perdue. Il vaut infiniment mieux l’avertir
de l’initiative que l’on va prendre, ne pas l’obliger à s’y associer. Prendre pour soi-même tous les risques,
et finalement partager la victoire avec elle, en tout cas si succès il y a. Enfin, il faut prendre garde à ne
jamais dire un mot contre elle publiquement, car elle est plus susceptible qu’il n’y paraît. De surcroît, sa
vie est consacrée à son travail. Elle est ainsi à la Chancellerie, dans ses bureaux, tous les samedis, et part
rarement en vacances. Elle a le loisir de tout voir et de ne rien oublier. La mésestimer est une grave
erreur. J’avais tout de suite compris qu’elle nous enterrerait tous, car sa première ambition était de durer.
Ce qu’elle réussit avec maestria !
En fin de compte, et indépendamment de nos intérêts stratégiques, j’ai aimé travailler et parler avec
Angela Merkel. Je l’ai admirée. J’aime sa résilience et son côté indestructible. Elle est à l’image de sa
coiffure, qui ne change jamais, et du pli de ses tailleurs-pantalons, qui ne se froissent pas. J’apprécie ses
faiblesses touchantes. Un jour où je lui demandais, alors que nous étions à l’hôtel pour un sommet du G7,
pourquoi elle descendait prendre son petit déjeuner à la salle à manger, elle me répondit, désarmante de
sincérité : « Parce qu’il y a plus de choix ! » C’était vrai, mais pas tellement raisonnable. J’éclatai de rire.
Angela est une bonne vivante quand il s’agit des plaisirs de la table. J’avais enfin trouvé une faiblesse
exquise dans le caractère de mon amie. Au fond, cette femme de l’Est m’a séduit par son courage, sa
puissance et aussi sa sensibilité aussitôt qu’elle se sent en confiance. Nous avons formé un couple
professionnel très complémentaire durant ces cinq années.
Nous nous posâmes à Berlin sans encombre à la fin de l’après-midi. Le trajet pour la Chancellerie
depuis l’aéroport est court, moins d’une demi-heure. Je n’ai jamais trouvé beaucoup de charme à Berlin,
même si j’apprécie l’immense forêt qui entoure la ville. Alors ministre des Finances, j’y avais couru avec
mon collègue allemand de l’époque, à 6 heures du matin. Nous avions fait la une des journaux du
lendemain, ce qui avait fortement déplu à Jacques Chirac, m’accusant alors d’avoir voulu détourner à mon
profit le sommet franco-allemand. Il n’avait pas vraiment tort. C’était sans doute une provocation inutile !
Les bâtiments où travaille la chancelière sont clairs, majestueux, modernes, rectilignes, mais dénués de la
moindre fantaisie. On est bien loin de la culture latine. Certains pourraient même dire que l’ensemble est
assez triste. Le bureau d’Angela Merkel est vaste avec une belle vue sur le centre de Berlin. Il y a deux
confortables canapés et une grande table de réunion. Selon son humeur du jour, la chancelière choisit l’un
ou l’autre. Ce jour-là, c’était le petit salon. Angela avait d’abord prévu que nous puissions débuter par un
strict tête à tête.
Elle tenait à ce que nous soyons sans nos collaborateurs pour pouvoir aller au fond des choses.
J’étais heureux de cette initiative, nous n’avions, en effet, pas besoin de témoins pour fixer le cadre de ce
que seraient nos relations pour les cinq années à venir. C’était d’autant plus nécessaire que depuis le non
au referendum de mai 2005, la France avait été mise de côté en Europe. La situation était bloquée, et de
surcroît humiliante pour l’un des pays fondateurs de l’Union qui se trouvait, de par le choix de son peuple,
exclu de certaines réunions européennes et unanimement désigné comme responsable de l’échec du
projet de la Constitution européenne proposée par Valéry Giscard d’Estaing. Le blocage institutionnel
était complet. Il fallait en sortir le plus rapidement possible. J’avais besoin du soutien de la chancelière.
Sans un accord solide entre nos deux pays, le consensus aurait été impossible à trouver autour de la table
du Conseil européen. Elle m’interrogea tout de suite sur mes intentions en matière de referendum.
Autrement dit, puisque la situation résultait d’un vote référendaire, faudrait-il un autre referendum en
France pour en sortir ? Je lui répondis immédiatement qu’il n’en était pas question. J’avais, en effet, fait
arbitrer le sujet par les Français, puisque durant le débat télévisé du second tour qui m’opposait à
Ségolène Royal, la question nous avait été posée à tous les deux. J’avais répondu clairement que, si j’étais
élu, il n’y aurait pas de referendum. Elle avait dit, à l’inverse, qu’elle en organiserait un. Fidèle à ses
habitudes, ma concurrente ne reculait jamais devant une démagogie, quel que soit le prix à payer pour le
pays ! J’étais au clair. Je n’ai jamais caché la vérité aux Français. Quand certains de mes amis politiques,
comme Bruno Retailleau, ont prétendu par la suite que le traité de Lisbonne avait été fait dans le dos des
Français, ils se trompaient lourdement. C’était on ne peut plus clair. On peut parfaitement ne pas
partager mon choix de l’époque, mais on ne peut affirmer qu’il fût pris en secret. J’avais d’ailleurs précisé
que je croyais à la procédure référendaire pour toutes les questions essentielles où il était possible de
répondre par oui ou par non. Ce qui n’était naturellement pas le cas d’un traité qui comprenait des
centaines d’articles. Angela Merkel fut soulagée par ma réponse. « C’est courageux de ta part, et cela va
permettre de débloquer la situation, car nous n’aurons pas à attendre le résultat par définition
hypothétique d’un referendum. Tu as donc le pouvoir de négocier avec nos partenaires européens. » Cette
question a été absolument décisive pour établir le climat de confiance entre nous. Elle sentit qu’elle
pourrait de nouveau compter sur une France de retour en Europe. Elle m’interrogea ensuite avec
beaucoup de soin sur mes intentions en matière de réformes dans mon pays. Nous étions tous les deux
alors bien loin d’imaginer le cataclysme qui, dans quelques mois, s’abattrait sur l’économie mondiale.
L’économie européenne était prospère. L’Allemagne accumulait les succès. Je la sentis néanmoins
fatiguée des années d’immobilisme qui avaient permis à Jacques Chirac, du moins sur le plan intérieur, de
mettre en œuvre sa théorie sur l’impossibilité de réformer la France et son scepticisme à l’égard des
débats programmatiques. J’affichais devant mon interlocutrice une grande volonté réformatrice conforme
à l’état d’esprit de ma campagne. L’entretien dura deux bonnes heures. Il fut chaleureux, prometteur et
même constructif. Je perçus, cependant, que la chancelière ne s’était pas livrée complètement. Elle
demeurait sur ses gardes, imaginant sans doute qu’avec « ces Français » tout demeurait possible, y
compris le pire, et que, de surcroît, elle pourrait avoir en moi un interlocuteur capable de lui contester le
premier rôle qu’elle avait fort habilement et méthodiquement conforté en Europe. L’impossibilité pour
Jacques Chirac de voyager ces derniers mois et le non au referendum avaient en effet ouvert un boulevard
à l’Allemagne. J’étais bien décidé à y mettre un terme. L’amitié stratégique n’empêche nullement la
concurrence des pays, et de leurs dirigeants ! Et cela, Angela Merkel, en fine politique à la méfiance
instinctive, l’avait parfaitement anticipé ! Je compris, quant à moi, l’ampleur de la tâche qui m’attendait :
réussir à faire bouger la chancelière sans pour autant nuire au climat de confiance, dont j’avais un
impérieux besoin. Ne jamais céder sur la nécessité du mouvement en Europe, sans que la presse puisse
avoir à commenter les désaccords franco-allemands. Aller vite, sans bousculer la chancelière. Cela pouvait
ressembler à la quadrature du cercle !
Nous n’en étions pas là au moment de donner notre première conférence de presse commune dans
le grand hall d’entrée de la Chancellerie. Il y a là un espace aménagé pour quelque deux ou trois cents
journalistes et cameramen, et deux pupitres qui leur font face. Des cabines sont prévues pour les
interprètes. La nuit était déjà tombée. Le décor n’invitait pas à la franche gaieté, pas davantage aux
effusions. Le ton était, cependant, très cordial, même si le langage tenu était somme toute assez
convenu ! Il y avait un véritable mur de photographes, de micros et de caméras. La presse européenne
était à l’affût des détails et des anecdotes. Ainsi, j’avais choqué les uns, et amusé les autres, en
embrassant Angela après être sorti de ma voiture, et en lui posant la main sur l’épaule. Le Nouvel
Observateur se signala par un commentaire particulièrement intéressant : « Fini donc le baisemain
chiraquien, distingué et distant, il est désormais remplacé par l’effusion théâtrale, le baiser humide et la
main sur l’épaule. » Le plus amusant étant que ledit journal se voulait le décrypteur des grands dossiers
européens pour ses lecteurs ! Il promettait de se consacrer à l’essentiel. C’était mal parti. Cela n’avait que
peu d’importance, mais c’était cependant révélateur de la tentation populiste d’une certaine presse de
gauche à vouloir tourner en dérision, et par principe, ce que j’étais et ce que je faisais. Et ce, dans le but
de préparer et de nourrir le futur procès en illégitimité. Cela avait commencé dès le premier jour !
Nous partîmes ensuite pour le dîner dans la salle à manger de la chancelière. Les sujets ne
manquaient pas, l’Europe bien sûr, mais aussi l’affaire Airbus qui empoisonnait nos relations. Le premier
thème était crucial alors qu’Angela exerçait les fonctions de président du Conseil européen. Je lui ai
exposé l’idée d’un traité simplifié, qui nous permettrait de sortir par le haut de l’imbroglio juridique où se
trouvait une nouvelle fois l’Europe. Après d’intenses débats, la chancelière exprima son accord sur la
méthode comme sur le point d’arrivée. Nous décidâmes que nos collaborateurs commenceraient à rédiger
de concert un projet. Ainsi était né ce qui deviendrait le traité de Lisbonne. J’avais déjà eu l’occasion, au
mois de février de la même année alors que je venais à Berlin en tant que candidat, d’expliquer à mon
interlocutrice mes projets en la matière. Une première étape avait donc été franchie. La route était encore
longue avant la ratification, mais avec l’accord allemand en poche, tout devenait plus facile ou, du moins,
envisageable. Le dossier Airbus, quant à lui, frisait l’obsession pour les Allemands. Ils voulaient obtenir la
présidence de la compagnie quand partirait le président français de l’époque, Louis Gallois. Je donnais
assez rapidement un accord de principe, qui soulagea la chancelière. Celle-ci, manifestement en mal
d’attentions, avait tenu à ce que le dîner me plût. Elle s’était renseignée sur mes goûts. Nous eûmes droit
à des asperges puis à une escalope panée et enfin un plantureux gâteau au chocolat. Je fis mon possible
pour honorer le repas. Mon régime habituel en prit un coup sérieux. Il fallut même goûter au plateau de
fromages, qui est le plat favori d’Angela Merkel. Les vins étaient excellents, à en croire mes
collaborateurs. Je n’ai pas pu vérifier ce détail, ne buvant pas une goutte d’alcool. Nous quittâmes la
chancelière vers 22 h 30. Nous étions à Paris bien après 1 heure du matin. Ainsi, s’achevait ma première
journée de président. Je rentrais épuisé, mais relativement serein, tout s’était déroulé sans encombre. En
traversant Paris, je vis ma photo sur les kiosques. Je faisais la une d’absolument tous les hebdomadaires
de la semaine. J’ai éprouvé, alors, un sentiment étrange. Depuis mon plus jeune âge, j’avais rêvé d’être
reconnu, d’avoir mon nom dans les journaux. Je ne ratais aucune occasion de me faire remarquer. Je
dévorais les articles, aussi petits soient-ils, qui m’étaient consacrés. J’avais tendance à m’enorgueillir
sottement des bons, et à me désoler des mauvais. Comme si tout ceci avait la moindre importance. En tout
cas, je reconnais volontiers que celle que je lui ai accordée pendant des années était bien trop grande.
Seul dans mon véhicule au milieu de la nuit, alors que je n’étais pas encore habitué à être président –
c’était si neuf –, je n’avais curieusement aucune envie de me plonger dans ces journaux. Je n’en lus
d’ailleurs aucun. Quand je suis monté dans la voiture à la descente de l’avion présidentiel, ils étaient
posés en tas sur le fauteuil à côté du mien. Je les ai pris. Je les ai feuilletés, à peine, pour aussitôt les
abandonner. Sans en lire une ligne. J’en avais, par avance, comme une indigestion. Ce sentiment ne me
quitterait plus tout le long de mon quinquennat. Je pense, sincèrement, que cette réaction instinctive et
salutaire m’a permis de conserver l’équilibre nécessaire à l’exercice de ces fonctions. Peu de gens me
croyaient lorsque j’affirmais ne rien lire de ce que disait la presse. C’était pourtant vrai. Je m’endormis
sans difficulté et passai une nuit tranquille. J’ai la chance d’avoir un bon sommeil réparateur. J’ai
d’ailleurs toujours veillé à le préserver. J’ai besoin de cette coupure, et de ce repos. Je n’ai jamais été de
ceux qui peuvent s’enorgueillir de ne pas avoir besoin de dormir. Au contraire, je déteste me coucher
tard, comme je goûte peu les soirées qui s’éternisent. J’aime me lever tôt, et commencer ma journée avant
les autres. J’ai l’impression, sans doute illusoire, de gagner du temps sur la vie qui passe. À l’inverse, je
n’aime pas les journées qui raccourcissent et la nuit qui tombe. Au fond, j’apprécie ce qui commence et je
crains ce qui finit. J’adore arriver ou rentrer. J’ai toujours une angoisse au moment de partir. Ces
sentiments de l’enfance ne m’ont jamais quitté !
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