suintait de toute sa personne. Je m’en fis intérieurement la remarque tout en feignant de ne m’être aperçu
de rien. Je ne prononçai, évidemment, aucun commentaire, et commençai mon discours d’intronisation
sans même lui jeter un regard. À la réflexion, je mesure que ce fut inutile de ma part, et surtout contreproductif, car il redoubla d’animosité, non seulement tout au long de mon quinquennat mais bien des
années après. J’aurais dû agir différemment. C’eût été plus habile et plus intelligent, mais c’était audessus de mes forces. Il est vrai que jouer la comédie de la fausse considération m’est un exercice
impossible, en tout cas pour lequel j’ai bien peu de prédispositions…
C’était mes débuts de président. J’avais travaillé depuis plusieurs jours, avec le soin qu’on imagine,
ces premières paroles. J’imaginais naïvement qu’il s’agissait d’un texte important, presque « historique ».
Or, c’est une belle caractéristique française de s’enticher des mots et de s’enivrer des paroles. Mais,
comme chacun le sait, celles-ci s’envolent, et ne restent que les faits, les décisions, les actes. Sitôt le
discours prononcé, plus grand monde ne s’en souvint. Pour qu’un discours s’inscrive dans la durée, il doit
être prononcé et porté dans, et par, des circonstances exceptionnelles. L’élection d’un président, pour
importante qu’elle soit, n’en est pas une, ne serait-ce que parce ce qu’elle revient tous les cinq ans.
Comme l’ont fait tous les présidents, à l’exception notable de François Hollande, j’avais tenu à saluer
l’action comme la personne de tous mes prédécesseurs. Je voulais montrer par là que le président de la
République avait une place singulière dans nos institutions, « au-dessus des partis ». Cela ne doit pas et
ne peut pas être qu’une formule creuse et vide de sens. Le président ne doit pas renoncer à ses
convictions, mais il a le devoir de parler au nom de tous les Français, y compris de ceux qui n’ont pas voté
pour lui. Il est, ce faisant, le symbole de l’union nationale. J’étais d’autant plus convaincu de cette
nécessité que je voulais donner du contenu à la promesse de rassemblement et d’ouverture que j’avais
maintes fois formulée durant la longue campagne présidentielle qui venait de se terminer. Je lançai donc,
dès les premières minutes de mon mandat, un appel « à tous ceux qui veulent servir leur pays… je dis que
je suis prêt à travailler avec eux, et que je ne leur demanderai pas de renier leurs convictions, de trahir
leurs amitiés, et d’oublier leur histoire. À eux de décider, en leur âme et conscience d’hommes libres,
comment ils veulent servir la France ». L’appel était on ne peut plus clair. Il fut bien reçu par une partie
de la gauche, moins chez mes propres amis, qui imaginaient là un risque de se voir confisquer des postes
qu’ils attendaient parfois depuis longtemps, et pour lesquels certains d’entre eux étaient tout à fait
légitimes, au profit des ralliés de la dernière heure. Jean-François Copé et Patrick Devedjian étaient
particulièrement remontés contre toute forme d’ouverture. Nous avions eu tant de mal à conquérir le
pouvoir ! Il fallait le garder pour nous et seulement entre nous. Telles étaient leurs convictions. Je ne
voyais pas les choses ainsi, connaissant trop la propension de notre pays à se diviser à la première
occasion. Je me méfiais de ces pulsions de violence propres à la France. L’ouverture était ma réponse à ce
risque. J’étais convaincu que cela inciterait chacun à la modération et au rassemblement. À l’inverse, la
consanguinité d’un gouvernement ou d’une majorité poussait au sectarisme, et à l’affrontement.
Une fois cette première cérémonie terminée, je rejoignis ma famille et quelques proches pour un
déjeuner privé au palais. J’étais heureux de retrouver mes enfants, eux-mêmes quelque peu paralysés par
le poids nouveau qu’ils sentaient sur mes épaules, intimidés par les lieux et notre nouvel environnement,
et déjà sous la pression de multiples sollicitations médiatiques qui cachaient autant de pièges redoutables
pour chacun d’eux. Ma mère, aujourd’hui disparue, était heureuse, voire rayonnante, tout en faisant
comme si rien ne lui semblait extraordinaire. Elle expliquait à qui voulait l’entendre qu’elle avait deux
autres fils sans doute « plus brillants que le président ». Chère Maman ! J’étais, au fond de moi, heureux
pour elle. Quelle revanche pour celle qui avait élevé seule ses trois fils et qui avait tant bataillé pour
garder sa place dans l’échelle sociale bien que divorcée, ce qui, à son époque, était loin d’être un détail. Je
n’ai pourtant pas aimé ce déjeuner. Je sentais bien qu’un fossé était toujours béant dans ma propre
famille. Cela m’inquiétait, en tout cas lorsque j’avais le loisir d’y penser, tant j’avais le sentiment de déjà
ne plus m’appartenir. Être seul, ne serait-ce que quelques instants, était devenu quasiment impossible.
Pas une minute sans que l’on me demandât une instruction, une signature, un avis. Il fallait s’occuper de
tout, et surtout tout de suite. Le tourbillon commença à la première seconde pour ne plus s’arrêter cinq
années durant.
À 14 heures, ce 16 mai 2007, je quittai le Palais dans la voiture présidentielle des grands jours, une
Peugeot 607 décapotable. Le ciel était limpide, bleu horizon. Le soleil brillait de tous ses feux sans que la
chaleur soit caniculaire. Il y avait une petite brise à peine rafraîchissante. Paris resplendissait comme
notre capitale peut l’être pour peu que la lumière ait décidé de la mettre en valeur. Les Parisiennes et les
Parisiens étaient venus en cohortes soudées. Des dizaines de milliers sans doute. Tout au long des
Champs-Élysées, ils étaient massés sur sept ou huit rangs compacts. Plus je m’éloignais de l’Arc de
Triomphe, plus la foule était dense. Le bruit était assourdissant. La lumière aveuglante. Je m’accrochais à
la barre extérieure de la voiture de chef des Armées où je venais de monter, et saluais autant que je le
de rien. Je ne prononçai, évidemment, aucun commentaire, et commençai mon discours d’intronisation
sans même lui jeter un regard. À la réflexion, je mesure que ce fut inutile de ma part, et surtout contreproductif, car il redoubla d’animosité, non seulement tout au long de mon quinquennat mais bien des
années après. J’aurais dû agir différemment. C’eût été plus habile et plus intelligent, mais c’était audessus de mes forces. Il est vrai que jouer la comédie de la fausse considération m’est un exercice
impossible, en tout cas pour lequel j’ai bien peu de prédispositions…
C’était mes débuts de président. J’avais travaillé depuis plusieurs jours, avec le soin qu’on imagine,
ces premières paroles. J’imaginais naïvement qu’il s’agissait d’un texte important, presque « historique ».
Or, c’est une belle caractéristique française de s’enticher des mots et de s’enivrer des paroles. Mais,
comme chacun le sait, celles-ci s’envolent, et ne restent que les faits, les décisions, les actes. Sitôt le
discours prononcé, plus grand monde ne s’en souvint. Pour qu’un discours s’inscrive dans la durée, il doit
être prononcé et porté dans, et par, des circonstances exceptionnelles. L’élection d’un président, pour
importante qu’elle soit, n’en est pas une, ne serait-ce que parce ce qu’elle revient tous les cinq ans.
Comme l’ont fait tous les présidents, à l’exception notable de François Hollande, j’avais tenu à saluer
l’action comme la personne de tous mes prédécesseurs. Je voulais montrer par là que le président de la
République avait une place singulière dans nos institutions, « au-dessus des partis ». Cela ne doit pas et
ne peut pas être qu’une formule creuse et vide de sens. Le président ne doit pas renoncer à ses
convictions, mais il a le devoir de parler au nom de tous les Français, y compris de ceux qui n’ont pas voté
pour lui. Il est, ce faisant, le symbole de l’union nationale. J’étais d’autant plus convaincu de cette
nécessité que je voulais donner du contenu à la promesse de rassemblement et d’ouverture que j’avais
maintes fois formulée durant la longue campagne présidentielle qui venait de se terminer. Je lançai donc,
dès les premières minutes de mon mandat, un appel « à tous ceux qui veulent servir leur pays… je dis que
je suis prêt à travailler avec eux, et que je ne leur demanderai pas de renier leurs convictions, de trahir
leurs amitiés, et d’oublier leur histoire. À eux de décider, en leur âme et conscience d’hommes libres,
comment ils veulent servir la France ». L’appel était on ne peut plus clair. Il fut bien reçu par une partie
de la gauche, moins chez mes propres amis, qui imaginaient là un risque de se voir confisquer des postes
qu’ils attendaient parfois depuis longtemps, et pour lesquels certains d’entre eux étaient tout à fait
légitimes, au profit des ralliés de la dernière heure. Jean-François Copé et Patrick Devedjian étaient
particulièrement remontés contre toute forme d’ouverture. Nous avions eu tant de mal à conquérir le
pouvoir ! Il fallait le garder pour nous et seulement entre nous. Telles étaient leurs convictions. Je ne
voyais pas les choses ainsi, connaissant trop la propension de notre pays à se diviser à la première
occasion. Je me méfiais de ces pulsions de violence propres à la France. L’ouverture était ma réponse à ce
risque. J’étais convaincu que cela inciterait chacun à la modération et au rassemblement. À l’inverse, la
consanguinité d’un gouvernement ou d’une majorité poussait au sectarisme, et à l’affrontement.
Une fois cette première cérémonie terminée, je rejoignis ma famille et quelques proches pour un
déjeuner privé au palais. J’étais heureux de retrouver mes enfants, eux-mêmes quelque peu paralysés par
le poids nouveau qu’ils sentaient sur mes épaules, intimidés par les lieux et notre nouvel environnement,
et déjà sous la pression de multiples sollicitations médiatiques qui cachaient autant de pièges redoutables
pour chacun d’eux. Ma mère, aujourd’hui disparue, était heureuse, voire rayonnante, tout en faisant
comme si rien ne lui semblait extraordinaire. Elle expliquait à qui voulait l’entendre qu’elle avait deux
autres fils sans doute « plus brillants que le président ». Chère Maman ! J’étais, au fond de moi, heureux
pour elle. Quelle revanche pour celle qui avait élevé seule ses trois fils et qui avait tant bataillé pour
garder sa place dans l’échelle sociale bien que divorcée, ce qui, à son époque, était loin d’être un détail. Je
n’ai pourtant pas aimé ce déjeuner. Je sentais bien qu’un fossé était toujours béant dans ma propre
famille. Cela m’inquiétait, en tout cas lorsque j’avais le loisir d’y penser, tant j’avais le sentiment de déjà
ne plus m’appartenir. Être seul, ne serait-ce que quelques instants, était devenu quasiment impossible.
Pas une minute sans que l’on me demandât une instruction, une signature, un avis. Il fallait s’occuper de
tout, et surtout tout de suite. Le tourbillon commença à la première seconde pour ne plus s’arrêter cinq
années durant.
À 14 heures, ce 16 mai 2007, je quittai le Palais dans la voiture présidentielle des grands jours, une
Peugeot 607 décapotable. Le ciel était limpide, bleu horizon. Le soleil brillait de tous ses feux sans que la
chaleur soit caniculaire. Il y avait une petite brise à peine rafraîchissante. Paris resplendissait comme
notre capitale peut l’être pour peu que la lumière ait décidé de la mettre en valeur. Les Parisiennes et les
Parisiens étaient venus en cohortes soudées. Des dizaines de milliers sans doute. Tout au long des
Champs-Élysées, ils étaient massés sur sept ou huit rangs compacts. Plus je m’éloignais de l’Arc de
Triomphe, plus la foule était dense. Le bruit était assourdissant. La lumière aveuglante. Je m’accrochais à
la barre extérieure de la voiture de chef des Armées où je venais de monter, et saluais autant que je le