réformateur, toutes notions assez éloignées de l’état d’esprit du président français d’alors ! Et pourtant,
dès qu’ils étaient d’accord, c’est toute l’Europe qui leur emboîtait le pas. Cela m’avait impressionné, et
conduit à modifier beaucoup mon point de vue. Au fil des années, j’étais devenu un militant de l’axe
franco-allemand. Je veux d’ailleurs y revenir tant l’affaire me semble décisive. La vérité à ce sujet mérite
d’être dite, même si elle peut paraître brutale. Et la vérité, c’est que les Allemands et les Français ne se
comprennent pas spontanément. Ils se voient souvent les uns comme les autres de façon caricaturale.
Nous sommes naturellement proches des Italiens, de leur paysage, de leur culture, de leur façon de vivre.
L’histoire a, bien sûr, joué un grand rôle. À la maison, mon grand-père qui m’a élevé et qui a vécu les deux
guerres mondiales les appelait « les boches » ou « les fritz ». C’est peu dire qu’il ne les aimait pas.
D’ailleurs, en cela, nous ressemblions à tant d’autres familles françaises. Et c’est justement parce qu’il y a
entre nous peu d’affinités naturelles qu’il convient de prendre le plus grand soin de l’amitié entre nos
deux peuples. Nous pouvons nous quereller avec nos voisins de la péninsule, cela ne laissera aucune trace
profonde, cela ne changera pas l’amitié entre les Italiens et les Français. Avec l’autre côté du Rhin, il
pourrait, à l’inverse, se créer un fossé autrement plus profond, avec des conséquences bien plus
sérieuses. La réconciliation franco-allemande est notre bien le plus précieux. Il faut en prendre grand
soin, car elle est plus fragile qu’on ne l’imagine.
Rétrospectivement, je mesure mieux la profondeur de la vision des architectes de cette
réconciliation. Le courage qu’il leur a fallu. La véritable révolution que cela représentait pour eux. De
Gaulle, Adenauer, Schuman ont été des génies de l’anticipation. Ils ont été à contre-courant des
sentiments populaires des deux côtés du Rhin. Ils ont refusé de suivre le chemin de la facilité, qui eût
consisté à se soumettre aux sentiments premiers, grégaires, de leurs propres peuples. En cela ils ont été
des guides. Si l’on se contente de suivre la colère populaire, on la subit. Pour la canaliser d’abord,
l’apaiser ensuite, il faut lui montrer qu’il existe une autre voie, d’abord plus exigeante, mais au bout du
compte tellement plus bénéfique. La génération qui a précédé la mienne a conduit à la réconciliation par
la construction de l’Union européenne. Il m’est à proprement parler insupportable que ma génération
assiste sans réagir à la destruction de ce complexe édifice après soixante-dix années de bons et loyaux
services.
J’ai essayé de m’appliquer ces propres règles. J’avais décidé, quelle que fût la profondeur de mes
actuels et futurs désaccords avec la chancelière allemande, de ne jamais la critiquer publiquement et de
m’abstenir d’afficher la moindre mésentente. On ne doit pas dire du mal de l’Allemagne. Il y a derrière
nous trois conflits terribles en seulement un siècle. Toutes les familles en portent les stigmates. En outre,
je voulais avoir une influence en Europe, et cela passait d’abord par la confiance entre Angela Merkel et
moi. Tel était bien mon état d’esprit alors que je me dirigeais vers Berlin pour notre premier tête à tête en
fonction. J’étais décidé à devenir le partenaire privilégié de l’Allemagne. J’attendais secrètement bien
davantage. Je voulais gagner la confiance de la chancelière, devenir son ami. La vérité m’oblige une
nouvelle fois à dire que le pari était loin d’être gagné. Difficile en effet d’imaginer deux tempéraments,
deux histoires, deux personnalités plus différentes que les nôtres. Angela Merkel vient de l’Est. Sa
patience s’est nourrie de son endurance. Attendre est toujours sa première inclination. Comme pour s’en
excuser, elle m’a un jour raconté cette histoire : « Je suis née en Allemagne de l’Est. Nous n’avions pas le
droit de voyager avant d’avoir atteint l’âge de la retraite. Ma seule impatience était donc d’avoir 65 ans
pour, enfin, obtenir le droit de voir autre chose. » Un autre jour où je la retrouvais pour un sommet
européen, elle m’apparut très émue. « J’ai un cadeau pour toi », et elle me tendit un DVD du formidable
film La Vie des autres, qui relate la vie quotidienne en Allemagne de l’Est. « Je veux que tu le regardes.
C’est ma vie. C’est vraiment ce qu’était ma vie », insista-t-elle visiblement touchée. La sensibilité sous la
banquise. Telle est à mes yeux Angela Merkel. J’avais tout pour l’agacer. À l’inverse, elle représentait tout
ce dont je me méfiais. Elle n’aime pas les discours. Elle n’est pas une oratrice hors pair. Sortir des
schémas habituels est pour elle un effort presque insurmontable. Trouver une nouvelle voie de passage
est ce que j’aime le plus. Elle adore le solide, le sérieux. Elle sait s’accommoder de l’ennuyeux. Par-dessus
tout, elle est gênée par ce qui de près ou de loin paraît imprévisible. Décider vite lui est insupportable.
Attendre, tergiverser, perdre mon temps représente pour moi le pire. Elle veut incarner la femme
allemande qui aime faire ses courses au supermarché et se méfie de tout ce qui brille comme de tout ce
qui est brillant. Je ne me suis, à l’inverse, jamais reconnu dans « le président normal » que voulait
incarner François Hollande, et j’ai tout fait dans ma vie pour qu’on me remarque. Notre rencontre était
donc improbable. Au fond, nous avions tout pour devenir les meilleurs ennemis. Nombreux d’ailleurs
pariaient sur ce scénario, y compris dans mon propre entourage, très divisé sur le sujet. À Jean-David
Levitte, avocat ardent de notre entente, s’opposait Henri Guaino, exaspéré par la toute-puissance
allemande, et son attachement intégriste aux dogmes de la Banque centrale et de l’euro fort de JeanClaude Trichet. Par ailleurs, un fort courant dans notre vie politique et médiatique surfait de façon
dès qu’ils étaient d’accord, c’est toute l’Europe qui leur emboîtait le pas. Cela m’avait impressionné, et
conduit à modifier beaucoup mon point de vue. Au fil des années, j’étais devenu un militant de l’axe
franco-allemand. Je veux d’ailleurs y revenir tant l’affaire me semble décisive. La vérité à ce sujet mérite
d’être dite, même si elle peut paraître brutale. Et la vérité, c’est que les Allemands et les Français ne se
comprennent pas spontanément. Ils se voient souvent les uns comme les autres de façon caricaturale.
Nous sommes naturellement proches des Italiens, de leur paysage, de leur culture, de leur façon de vivre.
L’histoire a, bien sûr, joué un grand rôle. À la maison, mon grand-père qui m’a élevé et qui a vécu les deux
guerres mondiales les appelait « les boches » ou « les fritz ». C’est peu dire qu’il ne les aimait pas.
D’ailleurs, en cela, nous ressemblions à tant d’autres familles françaises. Et c’est justement parce qu’il y a
entre nous peu d’affinités naturelles qu’il convient de prendre le plus grand soin de l’amitié entre nos
deux peuples. Nous pouvons nous quereller avec nos voisins de la péninsule, cela ne laissera aucune trace
profonde, cela ne changera pas l’amitié entre les Italiens et les Français. Avec l’autre côté du Rhin, il
pourrait, à l’inverse, se créer un fossé autrement plus profond, avec des conséquences bien plus
sérieuses. La réconciliation franco-allemande est notre bien le plus précieux. Il faut en prendre grand
soin, car elle est plus fragile qu’on ne l’imagine.
Rétrospectivement, je mesure mieux la profondeur de la vision des architectes de cette
réconciliation. Le courage qu’il leur a fallu. La véritable révolution que cela représentait pour eux. De
Gaulle, Adenauer, Schuman ont été des génies de l’anticipation. Ils ont été à contre-courant des
sentiments populaires des deux côtés du Rhin. Ils ont refusé de suivre le chemin de la facilité, qui eût
consisté à se soumettre aux sentiments premiers, grégaires, de leurs propres peuples. En cela ils ont été
des guides. Si l’on se contente de suivre la colère populaire, on la subit. Pour la canaliser d’abord,
l’apaiser ensuite, il faut lui montrer qu’il existe une autre voie, d’abord plus exigeante, mais au bout du
compte tellement plus bénéfique. La génération qui a précédé la mienne a conduit à la réconciliation par
la construction de l’Union européenne. Il m’est à proprement parler insupportable que ma génération
assiste sans réagir à la destruction de ce complexe édifice après soixante-dix années de bons et loyaux
services.
J’ai essayé de m’appliquer ces propres règles. J’avais décidé, quelle que fût la profondeur de mes
actuels et futurs désaccords avec la chancelière allemande, de ne jamais la critiquer publiquement et de
m’abstenir d’afficher la moindre mésentente. On ne doit pas dire du mal de l’Allemagne. Il y a derrière
nous trois conflits terribles en seulement un siècle. Toutes les familles en portent les stigmates. En outre,
je voulais avoir une influence en Europe, et cela passait d’abord par la confiance entre Angela Merkel et
moi. Tel était bien mon état d’esprit alors que je me dirigeais vers Berlin pour notre premier tête à tête en
fonction. J’étais décidé à devenir le partenaire privilégié de l’Allemagne. J’attendais secrètement bien
davantage. Je voulais gagner la confiance de la chancelière, devenir son ami. La vérité m’oblige une
nouvelle fois à dire que le pari était loin d’être gagné. Difficile en effet d’imaginer deux tempéraments,
deux histoires, deux personnalités plus différentes que les nôtres. Angela Merkel vient de l’Est. Sa
patience s’est nourrie de son endurance. Attendre est toujours sa première inclination. Comme pour s’en
excuser, elle m’a un jour raconté cette histoire : « Je suis née en Allemagne de l’Est. Nous n’avions pas le
droit de voyager avant d’avoir atteint l’âge de la retraite. Ma seule impatience était donc d’avoir 65 ans
pour, enfin, obtenir le droit de voir autre chose. » Un autre jour où je la retrouvais pour un sommet
européen, elle m’apparut très émue. « J’ai un cadeau pour toi », et elle me tendit un DVD du formidable
film La Vie des autres, qui relate la vie quotidienne en Allemagne de l’Est. « Je veux que tu le regardes.
C’est ma vie. C’est vraiment ce qu’était ma vie », insista-t-elle visiblement touchée. La sensibilité sous la
banquise. Telle est à mes yeux Angela Merkel. J’avais tout pour l’agacer. À l’inverse, elle représentait tout
ce dont je me méfiais. Elle n’aime pas les discours. Elle n’est pas une oratrice hors pair. Sortir des
schémas habituels est pour elle un effort presque insurmontable. Trouver une nouvelle voie de passage
est ce que j’aime le plus. Elle adore le solide, le sérieux. Elle sait s’accommoder de l’ennuyeux. Par-dessus
tout, elle est gênée par ce qui de près ou de loin paraît imprévisible. Décider vite lui est insupportable.
Attendre, tergiverser, perdre mon temps représente pour moi le pire. Elle veut incarner la femme
allemande qui aime faire ses courses au supermarché et se méfie de tout ce qui brille comme de tout ce
qui est brillant. Je ne me suis, à l’inverse, jamais reconnu dans « le président normal » que voulait
incarner François Hollande, et j’ai tout fait dans ma vie pour qu’on me remarque. Notre rencontre était
donc improbable. Au fond, nous avions tout pour devenir les meilleurs ennemis. Nombreux d’ailleurs
pariaient sur ce scénario, y compris dans mon propre entourage, très divisé sur le sujet. À Jean-David
Levitte, avocat ardent de notre entente, s’opposait Henri Guaino, exaspéré par la toute-puissance
allemande, et son attachement intégriste aux dogmes de la Banque centrale et de l’euro fort de JeanClaude Trichet. Par ailleurs, un fort courant dans notre vie politique et médiatique surfait de façon