pouvais. À mes côtés se trouvait mon chef d’état-major particulier, l’amiral Guillaud, un homme digne et
solide, sur le sang-froid duquel je pus toujours compter. Le voyant assis, je lui demandai de se lever pour
se joindre à moi. Il me répondit : « Monsieur le Président, c’est vous que les Français ont désigné comme
le chef, je me dois de rester à ma place. » Juste après avoir franchi l’avenue de Marigny, j’avais demandé
que le cortège s’arrêtât pour que je puisse aller saluer directement quelques-uns des Français qui
attendaient. J’avais dû fermement batailler pour obtenir ce droit. Il est vrai qu’il fallait, du même coup,
que s’arrêtent les quatre-vingts gardes républicains à cheval qui précédaient le cortège présidentiel. Je
descendis et pris un premier bain de foule de président. C’est le moment que j’ai préféré, celui qui de
cette journée extraordinaire reste le plus présent à mon esprit. J’aime ce contact, cette proximité, cette
possibilité de distinguer des visages dans une foule. J’étais président mais je me sentais des leurs. Enfin,
j’avais réussi à être aimé d’eux. Je tenais à ce qu’ils sachent que je voulais leur rendre cet amour au
centuple. Cette entorse dans le protocole présidentiel fut assez critiquée au motif que j’avais pris le
risque, déjà, de désacraliser la fonction présidentielle. Curieusement, ce procès me fut constamment
intenté comme si, pour une partie des observateurs, j’étais décidément trop différent, par ma formation,
par mon histoire, par mon identité, de ce que devait être, selon les codes qu’ils avaient eux-mêmes
imaginés, le comportement d’un président de la République. Le cœur de leurs convictions était, en tout
état de cause, qu’un président ne devait pas montrer ses sentiments. La posture devait prévaloir sur tout
le reste. L’argument pouvait avoir du sens à une certaine époque. Pour la mienne, il me semblait
complètement dépassé. Je croyais d’ailleurs, à l’inverse, qu’après le culte du secret que partageaient
François Mitterrand et Jacques Chirac, un peu de sincérité, d’humanité et de transparence ne pourrait
que favoriser le rapprochement que je souhaitais entre les Français du quotidien et le président de la
République. Être humain nécessitait à mes yeux, au minimum, que je pusse exprimer mes sentiments.
Sans doute ai-je été maladroit en bien des occasions, mais je reste convaincu de la véracité de cette
analyse. Les pires travers en politique, ceux que les Français pardonnent le moins, sont l’arrogance et le
mensonge. À l’inverse, l’erreur est vite oubliée. L’emportement aussi, pour peu qu’il soit reconnu et qu’il
fasse l’objet d’excuses circonstanciées.
Au fond, une partie de nos élites aimerait voir un président désincarné ne montrant jamais la
moindre faille en public. Une double vie leur semble bien préférable. De ce point de vue, François
Mitterrand correspondait en tout point aux critères habituels. J’avais beaucoup réfléchi à cette question,
bien avant mon élection, et pas seulement parce que ma propre situation familiale était à l’époque plus
que bancale. Je ne pouvais cependant m’imaginer dissimuler un tel désastre. Forcément, tôt ou tard, cela
se serait su. Je ne voulais pas jouer la comédie d’un pouvoir froid et insensible. Je pressentais que celui-ci
avait un besoin vital d’incarnation. Je voulais me présenter tel que j’étais, sans faux-semblants, sans
artifices. Beaucoup d’observateurs ont glosé sur ce qu’ils prenaient alors pour une faiblesse structurelle
propre à ma personnalité. Je crois, au contraire, que la vérité nécessite plus de courage pour l’affronter
que pour la contourner. Je n’ai pas dérogé à cette règle durant les cinq années de mon quinquennat. Je
crois tout autant aujourd’hui que l’attachement des citoyens à la personne du président tient beaucoup à
l’idée qu’ils se feront de son authenticité. On ne ment pas impunément aux Français qui, mieux qu’aucun
autre peuple à travers le monde, sont capables de déjouer instantanément tous les artifices habituels de la
politique.
Une fois la descente des Champs-Élysées achevée, je me dirigeai vers le monument aux morts de la
cascade du bois de Boulogne. Je tenais beaucoup à rendre hommage aux résistants français, en général,
et au jeune Guy Môquet, en particulier. J’ai toujours été profondément ému par la lettre déchirante qu’il
écrivit à sa famille le 22 octobre 1941 alors qu’il allait être fusillé par les Allemands avec vingt-six de ses
camarades. J’ai aimé, dès le premier jour, la simplicité des mots qu’il employait au moment de mourir.
Encore aujourd’hui, après avoir tant de fois relu cette lettre, les larmes me viennent aux yeux :
« Ma petite maman chérie
Mon tout petit frère adoré
Mon petit papa aimé
Je vais mourir ! (…) Certes, j’aurais voulu vivre, mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort
serve à quelque chose (…) 17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret si ce n’est de vous quitter
tous (…) Courage ! Votre Guy qui vous aime. »
Soixante-dix-neuf années plus tard, ces paroles ont gardé toutes leurs forces, et leur actualité. Elles
peuvent parler à chacun de nous du sens qu’il est possible de donner à sa vie. Du sacrifice pour une cause
supérieure. De la dignité devant la mort. De l’amour de sa patrie. Et même de la maturité d’un jeune de
17 ans alors. Ce cri, nous pouvons et nous devons l’entendre encore et encore. Il fait partie de notre
histoire. Il est consubstantiel à la fierté d’être Français. Peu importait, à mes yeux, que Guy Môquet eût
un engagement au Parti communiste. Il était d’abord un jeune Français qui avait choisi la résistance, et
l’avait payé du prix de sa vie. Ce « cri », je voulais que dans les écoles on l’écoute, on l’entende, on
l’apprenne, on le chérisse. Je voulais que nos enfants mesurent l’horreur de la guerre, à quelle extrémité
barbare elle pouvait conduire les peuples les plus civilisés. Je demandai, donc, à tous les enseignants de
France de lire dans leurs classes, à leurs élèves réunis, la lettre du jeune Guy Môquet. Cela me semblait
juste, et surtout utile. Je n’entrevoyais pas même un espace pour la plus petite polémique. Cruelle
absence d’imagination ! Je m’étais trompé. Ce n’était pas la première fois, et cela ne serait pas la
dernière. J’avais sous-estimé la profondeur de la politisation malsaine d’une minorité, mais ô combien
bruyante, à l’intérieur même du corps enseignant. Ce n’était pas Guy Môquet qui était en cause, mais
celui, en l’occurrence moi, qui demandait la lecture de sa lettre. Je fus, tour à tour, accusé de récupérer
ce jeune résistant, de m’approprier une partie du patrimoine français, d’introduire la politique dans
l’école (comme si depuis 1968 la gauche ne s’était pas emparée de l’esprit de tant de nos éducateurs).
L’AFP se fit l’écho de témoignages soigneusement sélectionnés d’enseignants en réaction à mon initiative,
dont je doute qu’ils aient représenté ce que pensaient les enseignants dans leur majorité. Ainsi, j’ai pu
lire, effaré, les déclarations d’un professeur de philosophie de Tours : « On met en avant un simple otage
transformé sur le tard en résistant. » Un certain Sylvain, professeur d’histoire-géographie ajoutait :
« Parler de Guy Môquet avec nos secondes qui étudient actuellement la Grèce antique est aberrant. Les
élèves vont tout confondre. » Belle preuve de confiance dans la maturité de nos jeunes lycéens ! Les
syndicats étaient encore plus clairs puisque le SNES appelait ses troupes à refuser cette cérémonie
commandée par Nicolas Sarkozy. Autrement dit, à leurs yeux, j’étais illégitime, alors que je venais d’être
élu ! Mais, la palme revint, sans doute, à un certain Martin, professeur d’histoire-géographie, réagissant à
propos de l’éventualité de la pose d’une plaque commémorative en l’honneur de Guy Môquet sur le mur
d’un lycée de Melun où il enseignait : « Vous imaginez les élèves tomber sur un sinistre “je vais mourir”
chaque matin au lycée ? » En lisant ceci, je pensais que ce dernier avait dû être victime d’une grave
erreur d’orientation au moment de s’engager dans la carrière d’enseignant. On souhaite à ses propres
enfants de ne pas tomber sur un tel professeur. Les meilleurs pourraient ne pas y résister ! Bref, au lieu
d’être un facteur d’union autour de notre histoire commune, mon initiative divisa et fractura. Encore
aujourd’hui, je le regrette, constatant à quel point l’Éducation nationale s’est bunkérisée, politisée,
refermée autour de bastions politiques portés par un sectarisme gauchiste ou syndical, dont l’idéal est
devenu le conservatisme et l’immobilisme. C’est un gâchis pour nos enfants et pour la majorité des
enseignants qui demeurent portés par un engagement professionnel sans faille et une vocation profonde.
Eux aussi sont les otages de cette implacable machine à broyer les initiatives et les bonnes volontés qu’est
devenue la rue de Grenelle. À structure constante, tous les ministres de l’Éducation successifs se sont
brisé les reins, et continueront de le faire. Ma conviction est désormais bien ancrée. Rien ne sera possible
sans une action déterminée de déconcentration et de régionalisation.
Remonté dans ma voiture à la fin de la cérémonie, je fus étrangement pris d’une violente quinte de
toux. Je ne pouvais plus m’arrêter de tousser. Était-ce la poussière de cette après-midi ensoleillée de
printemps ? Était-ce la fatigue d’une journée intense en émotions ? Je n’en savais rien. Je savais en
revanche devoir me rendre à Berlin en fin d’après-midi pour ma première conférence de presse avec la
chancelière Angela Merkel. Je me voyais mal effectuer cet exercice entre deux violentes quintes de toux.
Pour un démarrage, cela aurait été du plus mauvais effet. J’en étais là de mes réflexions quand l’aide de
camp qui suit partout le président, et qui se trouvait pour la première fois à la place avant-droite de mon
véhicule, se tourna en me tendant une petite fiole en plastique. « Buvez cela, Monsieur le Président. » Je
ne lui avais rien demandé mais je m’exécutai avec discipline. Deux minutes plus tard, comme un salutaire
miracle, j’avais retrouvé ma voix et mes moyens. Je le remerciais chaleureusement sans lui demander de
précisions sur ce qu’il venait de me donner. Je pensais, en mon for intérieur, que ce militaire que je
n’avais jamais vu auparavant et qui désormais partagerait chaque instant de ma vie serait un compagnon
indispensable, ou au moins fort utile. Nous nous dirigeâmes vers la base aérienne de Villacoublay où se
trouve encore aujourd’hui la flotte gouvernementale. J’y retrouvai mon équipe diplomatique à la tête de
laquelle j’avais placé l’indispensable Jean-David Levitte. Nous décollâmes à 16 heures précises, sans
Henri Guaino, en retard, une nouvelle fois. Je tenais à marquer, par ce déplacement le premier jour de
mon quinquennat, tout l’attachement que je portais à l’axe franco-allemand, et à la collaboration avec nos
voisins d’outre-Rhin. Dans mon esprit, il ne s’agissait pas uniquement d’un symbole, mais bien d’une
réalité tangible. Je dois à la vérité de reconnaître que je n’avais pas toujours pensé ainsi. Plus jeune dans
la politique, sans expérience, j’avais souvent imaginé que tout ceci était exagéré et au fond appartenait à
un rituel dépassé. En fait, c’est Jacques Chirac qui m’avait ouvert les yeux. J’avais vu de près comment il
avait collaboré avec Gerhard Schröder, pourtant très différent. Le chancelier était socialiste, libéral,
solide, sur le sang-froid duquel je pus toujours compter. Le voyant assis, je lui demandai de se lever pour
se joindre à moi. Il me répondit : « Monsieur le Président, c’est vous que les Français ont désigné comme
le chef, je me dois de rester à ma place. » Juste après avoir franchi l’avenue de Marigny, j’avais demandé
que le cortège s’arrêtât pour que je puisse aller saluer directement quelques-uns des Français qui
attendaient. J’avais dû fermement batailler pour obtenir ce droit. Il est vrai qu’il fallait, du même coup,
que s’arrêtent les quatre-vingts gardes républicains à cheval qui précédaient le cortège présidentiel. Je
descendis et pris un premier bain de foule de président. C’est le moment que j’ai préféré, celui qui de
cette journée extraordinaire reste le plus présent à mon esprit. J’aime ce contact, cette proximité, cette
possibilité de distinguer des visages dans une foule. J’étais président mais je me sentais des leurs. Enfin,
j’avais réussi à être aimé d’eux. Je tenais à ce qu’ils sachent que je voulais leur rendre cet amour au
centuple. Cette entorse dans le protocole présidentiel fut assez critiquée au motif que j’avais pris le
risque, déjà, de désacraliser la fonction présidentielle. Curieusement, ce procès me fut constamment
intenté comme si, pour une partie des observateurs, j’étais décidément trop différent, par ma formation,
par mon histoire, par mon identité, de ce que devait être, selon les codes qu’ils avaient eux-mêmes
imaginés, le comportement d’un président de la République. Le cœur de leurs convictions était, en tout
état de cause, qu’un président ne devait pas montrer ses sentiments. La posture devait prévaloir sur tout
le reste. L’argument pouvait avoir du sens à une certaine époque. Pour la mienne, il me semblait
complètement dépassé. Je croyais d’ailleurs, à l’inverse, qu’après le culte du secret que partageaient
François Mitterrand et Jacques Chirac, un peu de sincérité, d’humanité et de transparence ne pourrait
que favoriser le rapprochement que je souhaitais entre les Français du quotidien et le président de la
République. Être humain nécessitait à mes yeux, au minimum, que je pusse exprimer mes sentiments.
Sans doute ai-je été maladroit en bien des occasions, mais je reste convaincu de la véracité de cette
analyse. Les pires travers en politique, ceux que les Français pardonnent le moins, sont l’arrogance et le
mensonge. À l’inverse, l’erreur est vite oubliée. L’emportement aussi, pour peu qu’il soit reconnu et qu’il
fasse l’objet d’excuses circonstanciées.
Au fond, une partie de nos élites aimerait voir un président désincarné ne montrant jamais la
moindre faille en public. Une double vie leur semble bien préférable. De ce point de vue, François
Mitterrand correspondait en tout point aux critères habituels. J’avais beaucoup réfléchi à cette question,
bien avant mon élection, et pas seulement parce que ma propre situation familiale était à l’époque plus
que bancale. Je ne pouvais cependant m’imaginer dissimuler un tel désastre. Forcément, tôt ou tard, cela
se serait su. Je ne voulais pas jouer la comédie d’un pouvoir froid et insensible. Je pressentais que celui-ci
avait un besoin vital d’incarnation. Je voulais me présenter tel que j’étais, sans faux-semblants, sans
artifices. Beaucoup d’observateurs ont glosé sur ce qu’ils prenaient alors pour une faiblesse structurelle
propre à ma personnalité. Je crois, au contraire, que la vérité nécessite plus de courage pour l’affronter
que pour la contourner. Je n’ai pas dérogé à cette règle durant les cinq années de mon quinquennat. Je
crois tout autant aujourd’hui que l’attachement des citoyens à la personne du président tient beaucoup à
l’idée qu’ils se feront de son authenticité. On ne ment pas impunément aux Français qui, mieux qu’aucun
autre peuple à travers le monde, sont capables de déjouer instantanément tous les artifices habituels de la
politique.
Une fois la descente des Champs-Élysées achevée, je me dirigeai vers le monument aux morts de la
cascade du bois de Boulogne. Je tenais beaucoup à rendre hommage aux résistants français, en général,
et au jeune Guy Môquet, en particulier. J’ai toujours été profondément ému par la lettre déchirante qu’il
écrivit à sa famille le 22 octobre 1941 alors qu’il allait être fusillé par les Allemands avec vingt-six de ses
camarades. J’ai aimé, dès le premier jour, la simplicité des mots qu’il employait au moment de mourir.
Encore aujourd’hui, après avoir tant de fois relu cette lettre, les larmes me viennent aux yeux :
« Ma petite maman chérie
Mon tout petit frère adoré
Mon petit papa aimé
Je vais mourir ! (…) Certes, j’aurais voulu vivre, mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort
serve à quelque chose (…) 17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret si ce n’est de vous quitter
tous (…) Courage ! Votre Guy qui vous aime. »
Soixante-dix-neuf années plus tard, ces paroles ont gardé toutes leurs forces, et leur actualité. Elles
peuvent parler à chacun de nous du sens qu’il est possible de donner à sa vie. Du sacrifice pour une cause
supérieure. De la dignité devant la mort. De l’amour de sa patrie. Et même de la maturité d’un jeune de
17 ans alors. Ce cri, nous pouvons et nous devons l’entendre encore et encore. Il fait partie de notre
histoire. Il est consubstantiel à la fierté d’être Français. Peu importait, à mes yeux, que Guy Môquet eût
un engagement au Parti communiste. Il était d’abord un jeune Français qui avait choisi la résistance, et
l’avait payé du prix de sa vie. Ce « cri », je voulais que dans les écoles on l’écoute, on l’entende, on
l’apprenne, on le chérisse. Je voulais que nos enfants mesurent l’horreur de la guerre, à quelle extrémité
barbare elle pouvait conduire les peuples les plus civilisés. Je demandai, donc, à tous les enseignants de
France de lire dans leurs classes, à leurs élèves réunis, la lettre du jeune Guy Môquet. Cela me semblait
juste, et surtout utile. Je n’entrevoyais pas même un espace pour la plus petite polémique. Cruelle
absence d’imagination ! Je m’étais trompé. Ce n’était pas la première fois, et cela ne serait pas la
dernière. J’avais sous-estimé la profondeur de la politisation malsaine d’une minorité, mais ô combien
bruyante, à l’intérieur même du corps enseignant. Ce n’était pas Guy Môquet qui était en cause, mais
celui, en l’occurrence moi, qui demandait la lecture de sa lettre. Je fus, tour à tour, accusé de récupérer
ce jeune résistant, de m’approprier une partie du patrimoine français, d’introduire la politique dans
l’école (comme si depuis 1968 la gauche ne s’était pas emparée de l’esprit de tant de nos éducateurs).
L’AFP se fit l’écho de témoignages soigneusement sélectionnés d’enseignants en réaction à mon initiative,
dont je doute qu’ils aient représenté ce que pensaient les enseignants dans leur majorité. Ainsi, j’ai pu
lire, effaré, les déclarations d’un professeur de philosophie de Tours : « On met en avant un simple otage
transformé sur le tard en résistant. » Un certain Sylvain, professeur d’histoire-géographie ajoutait :
« Parler de Guy Môquet avec nos secondes qui étudient actuellement la Grèce antique est aberrant. Les
élèves vont tout confondre. » Belle preuve de confiance dans la maturité de nos jeunes lycéens ! Les
syndicats étaient encore plus clairs puisque le SNES appelait ses troupes à refuser cette cérémonie
commandée par Nicolas Sarkozy. Autrement dit, à leurs yeux, j’étais illégitime, alors que je venais d’être
élu ! Mais, la palme revint, sans doute, à un certain Martin, professeur d’histoire-géographie, réagissant à
propos de l’éventualité de la pose d’une plaque commémorative en l’honneur de Guy Môquet sur le mur
d’un lycée de Melun où il enseignait : « Vous imaginez les élèves tomber sur un sinistre “je vais mourir”
chaque matin au lycée ? » En lisant ceci, je pensais que ce dernier avait dû être victime d’une grave
erreur d’orientation au moment de s’engager dans la carrière d’enseignant. On souhaite à ses propres
enfants de ne pas tomber sur un tel professeur. Les meilleurs pourraient ne pas y résister ! Bref, au lieu
d’être un facteur d’union autour de notre histoire commune, mon initiative divisa et fractura. Encore
aujourd’hui, je le regrette, constatant à quel point l’Éducation nationale s’est bunkérisée, politisée,
refermée autour de bastions politiques portés par un sectarisme gauchiste ou syndical, dont l’idéal est
devenu le conservatisme et l’immobilisme. C’est un gâchis pour nos enfants et pour la majorité des
enseignants qui demeurent portés par un engagement professionnel sans faille et une vocation profonde.
Eux aussi sont les otages de cette implacable machine à broyer les initiatives et les bonnes volontés qu’est
devenue la rue de Grenelle. À structure constante, tous les ministres de l’Éducation successifs se sont
brisé les reins, et continueront de le faire. Ma conviction est désormais bien ancrée. Rien ne sera possible
sans une action déterminée de déconcentration et de régionalisation.
Remonté dans ma voiture à la fin de la cérémonie, je fus étrangement pris d’une violente quinte de
toux. Je ne pouvais plus m’arrêter de tousser. Était-ce la poussière de cette après-midi ensoleillée de
printemps ? Était-ce la fatigue d’une journée intense en émotions ? Je n’en savais rien. Je savais en
revanche devoir me rendre à Berlin en fin d’après-midi pour ma première conférence de presse avec la
chancelière Angela Merkel. Je me voyais mal effectuer cet exercice entre deux violentes quintes de toux.
Pour un démarrage, cela aurait été du plus mauvais effet. J’en étais là de mes réflexions quand l’aide de
camp qui suit partout le président, et qui se trouvait pour la première fois à la place avant-droite de mon
véhicule, se tourna en me tendant une petite fiole en plastique. « Buvez cela, Monsieur le Président. » Je
ne lui avais rien demandé mais je m’exécutai avec discipline. Deux minutes plus tard, comme un salutaire
miracle, j’avais retrouvé ma voix et mes moyens. Je le remerciais chaleureusement sans lui demander de
précisions sur ce qu’il venait de me donner. Je pensais, en mon for intérieur, que ce militaire que je
n’avais jamais vu auparavant et qui désormais partagerait chaque instant de ma vie serait un compagnon
indispensable, ou au moins fort utile. Nous nous dirigeâmes vers la base aérienne de Villacoublay où se
trouve encore aujourd’hui la flotte gouvernementale. J’y retrouvai mon équipe diplomatique à la tête de
laquelle j’avais placé l’indispensable Jean-David Levitte. Nous décollâmes à 16 heures précises, sans
Henri Guaino, en retard, une nouvelle fois. Je tenais à marquer, par ce déplacement le premier jour de
mon quinquennat, tout l’attachement que je portais à l’axe franco-allemand, et à la collaboration avec nos
voisins d’outre-Rhin. Dans mon esprit, il ne s’agissait pas uniquement d’un symbole, mais bien d’une
réalité tangible. Je dois à la vérité de reconnaître que je n’avais pas toujours pensé ainsi. Plus jeune dans
la politique, sans expérience, j’avais souvent imaginé que tout ceci était exagéré et au fond appartenait à
un rituel dépassé. En fait, c’est Jacques Chirac qui m’avait ouvert les yeux. J’avais vu de près comment il
avait collaboré avec Gerhard Schröder, pourtant très différent. Le chancelier était socialiste, libéral,