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irresponsable sur une germanophobie qui ne disait pas son nom et qui se nourrissait d’une certaine
jalousie nationale à l’endroit des succès économiques remarquables de nos voisins, qui accumulaient les
excédents quand nos déficits explosaient. J’avais tout de suite perçu ce déséquilibre entre nos deux pays.
Je voulais compenser nos faiblesses économiques par notre agilité politique, seul moyen à mes yeux de
rééquilibrer le couple franco-allemand. Pour surprenante qu’elle soit, l’entente avec Angela fut, en fait,
beaucoup plus facile à mettre en œuvre que je ne l’avais redouté. La chancelière allemande a un
tempérament plus aisé qu’il n’y paraît pour peu qu’on sache s’y prendre ou, plutôt, pour peu qu’on sache
la comprendre. L’affronter en force est inutile et s’avérera un pari perdu d’avance car, si on la braque,
elle peut devenir inexpugnable dans son immobilité. Plus on la pousse, plus elle se renforce. C’est une
redoutable tueuse à sang-froid. Il suffit de voir la longue liste de ses victimes, dans son propre parti
comme chez ses adversaires politiques. Il faut la surprendre par la vitesse d’exécution. Dans ce cas, il est
possible de trouver une voie de passage. Il faut par-dessus tout être franc, y compris quand cela ne lui
plaît pas, car elle respecte l’explication rude et déteste le mensonge, qu’elle a en horreur.
Il ne faut surtout pas chercher à la convaincre. C’est peine perdue. Il vaut infiniment mieux l’avertir
de l’initiative que l’on va prendre, ne pas l’obliger à s’y associer. Prendre pour soi-même tous les risques,
et finalement partager la victoire avec elle, en tout cas si succès il y a. Enfin, il faut prendre garde à ne
jamais dire un mot contre elle publiquement, car elle est plus susceptible qu’il n’y paraît. De surcroît, sa
vie est consacrée à son travail. Elle est ainsi à la Chancellerie, dans ses bureaux, tous les samedis, et part
rarement en vacances. Elle a le loisir de tout voir et de ne rien oublier. La mésestimer est une grave
erreur. J’avais tout de suite compris qu’elle nous enterrerait tous, car sa première ambition était de durer.
Ce qu’elle réussit avec maestria !
En fin de compte, et indépendamment de nos intérêts stratégiques, j’ai aimé travailler et parler avec
Angela Merkel. Je l’ai admirée. J’aime sa résilience et son côté indestructible. Elle est à l’image de sa
coiffure, qui ne change jamais, et du pli de ses tailleurs-pantalons, qui ne se froissent pas. J’apprécie ses
faiblesses touchantes. Un jour où je lui demandais, alors que nous étions à l’hôtel pour un sommet du G7,
pourquoi elle descendait prendre son petit déjeuner à la salle à manger, elle me répondit, désarmante de
sincérité : « Parce qu’il y a plus de choix ! » C’était vrai, mais pas tellement raisonnable. J’éclatai de rire.
Angela est une bonne vivante quand il s’agit des plaisirs de la table. J’avais enfin trouvé une faiblesse
exquise dans le caractère de mon amie. Au fond, cette femme de l’Est m’a séduit par son courage, sa
puissance et aussi sa sensibilité aussitôt qu’elle se sent en confiance. Nous avons formé un couple
professionnel très complémentaire durant ces cinq années.
Nous nous posâmes à Berlin sans encombre à la fin de l’après-midi. Le trajet pour la Chancellerie
depuis l’aéroport est court, moins d’une demi-heure. Je n’ai jamais trouvé beaucoup de charme à Berlin,
même si j’apprécie l’immense forêt qui entoure la ville. Alors ministre des Finances, j’y avais couru avec
mon collègue allemand de l’époque, à 6 heures du matin. Nous avions fait la une des journaux du
lendemain, ce qui avait fortement déplu à Jacques Chirac, m’accusant alors d’avoir voulu détourner à mon
profit le sommet franco-allemand. Il n’avait pas vraiment tort. C’était sans doute une provocation inutile !
Les bâtiments où travaille la chancelière sont clairs, majestueux, modernes, rectilignes, mais dénués de la
moindre fantaisie. On est bien loin de la culture latine. Certains pourraient même dire que l’ensemble est
assez triste. Le bureau d’Angela Merkel est vaste avec une belle vue sur le centre de Berlin. Il y a deux
confortables canapés et une grande table de réunion. Selon son humeur du jour, la chancelière choisit l’un
ou l’autre. Ce jour-là, c’était le petit salon. Angela avait d’abord prévu que nous puissions débuter par un
strict tête à tête.
Elle tenait à ce que nous soyons sans nos collaborateurs pour pouvoir aller au fond des choses.
J’étais heureux de cette initiative, nous n’avions, en effet, pas besoin de témoins pour fixer le cadre de ce
que seraient nos relations pour les cinq années à venir. C’était d’autant plus nécessaire que depuis le non
au referendum de mai 2005, la France avait été mise de côté en Europe. La situation était bloquée, et de
surcroît humiliante pour l’un des pays fondateurs de l’Union qui se trouvait, de par le choix de son peuple,
exclu de certaines réunions européennes et unanimement désigné comme responsable de l’échec du
projet de la Constitution européenne proposée par Valéry Giscard d’Estaing. Le blocage institutionnel
était complet. Il fallait en sortir le plus rapidement possible. J’avais besoin du soutien de la chancelière.
Sans un accord solide entre nos deux pays, le consensus aurait été impossible à trouver autour de la table
du Conseil européen. Elle m’interrogea tout de suite sur mes intentions en matière de referendum.
Autrement dit, puisque la situation résultait d’un vote référendaire, faudrait-il un autre referendum en
France pour en sortir ? Je lui répondis immédiatement qu’il n’en était pas question. J’avais, en effet, fait
arbitrer le sujet par les Français, puisque durant le débat télévisé du second tour qui m’opposait à
Ségolène Royal, la question nous avait été posée à tous les deux. J’avais répondu clairement que, si j’étais
élu, il n’y aurait pas de referendum. Elle avait dit, à l’inverse, qu’elle en organiserait un. Fidèle à ses
habitudes, ma concurrente ne reculait jamais devant une démagogie, quel que soit le prix à payer pour le
pays ! J’étais au clair. Je n’ai jamais caché la vérité aux Français. Quand certains de mes amis politiques,
comme Bruno Retailleau, ont prétendu par la suite que le traité de Lisbonne avait été fait dans le dos des
Français, ils se trompaient lourdement. C’était on ne peut plus clair. On peut parfaitement ne pas
partager mon choix de l’époque, mais on ne peut affirmer qu’il fût pris en secret. J’avais d’ailleurs précisé
que je croyais à la procédure référendaire pour toutes les questions essentielles où il était possible de
répondre par oui ou par non. Ce qui n’était naturellement pas le cas d’un traité qui comprenait des
centaines d’articles. Angela Merkel fut soulagée par ma réponse. « C’est courageux de ta part, et cela va
permettre de débloquer la situation, car nous n’aurons pas à attendre le résultat par définition
hypothétique d’un referendum. Tu as donc le pouvoir de négocier avec nos partenaires européens. » Cette
question a été absolument décisive pour établir le climat de confiance entre nous. Elle sentit qu’elle
pourrait de nouveau compter sur une France de retour en Europe. Elle m’interrogea ensuite avec
beaucoup de soin sur mes intentions en matière de réformes dans mon pays. Nous étions tous les deux
alors bien loin d’imaginer le cataclysme qui, dans quelques mois, s’abattrait sur l’économie mondiale.
L’économie européenne était prospère. L’Allemagne accumulait les succès. Je la sentis néanmoins
fatiguée des années d’immobilisme qui avaient permis à Jacques Chirac, du moins sur le plan intérieur, de
mettre en œuvre sa théorie sur l’impossibilité de réformer la France et son scepticisme à l’égard des
débats programmatiques. J’affichais devant mon interlocutrice une grande volonté réformatrice conforme
à l’état d’esprit de ma campagne. L’entretien dura deux bonnes heures. Il fut chaleureux, prometteur et
même constructif. Je perçus, cependant, que la chancelière ne s’était pas livrée complètement. Elle
demeurait sur ses gardes, imaginant sans doute qu’avec « ces Français » tout demeurait possible, y
compris le pire, et que, de surcroît, elle pourrait avoir en moi un interlocuteur capable de lui contester le
premier rôle qu’elle avait fort habilement et méthodiquement conforté en Europe. L’impossibilité pour
Jacques Chirac de voyager ces derniers mois et le non au referendum avaient en effet ouvert un boulevard
à l’Allemagne. J’étais bien décidé à y mettre un terme. L’amitié stratégique n’empêche nullement la
concurrence des pays, et de leurs dirigeants ! Et cela, Angela Merkel, en fine politique à la méfiance
instinctive, l’avait parfaitement anticipé ! Je compris, quant à moi, l’ampleur de la tâche qui m’attendait :
réussir à faire bouger la chancelière sans pour autant nuire au climat de confiance, dont j’avais un
impérieux besoin. Ne jamais céder sur la nécessité du mouvement en Europe, sans que la presse puisse
avoir à commenter les désaccords franco-allemands. Aller vite, sans bousculer la chancelière. Cela pouvait
ressembler à la quadrature du cercle !
Nous n’en étions pas là au moment de donner notre première conférence de presse commune dans
le grand hall d’entrée de la Chancellerie. Il y a là un espace aménagé pour quelque deux ou trois cents
journalistes et cameramen, et deux pupitres qui leur font face. Des cabines sont prévues pour les
interprètes. La nuit était déjà tombée. Le décor n’invitait pas à la franche gaieté, pas davantage aux
effusions. Le ton était, cependant, très cordial, même si le langage tenu était somme toute assez
convenu ! Il y avait un véritable mur de photographes, de micros et de caméras. La presse européenne
était à l’affût des détails et des anecdotes. Ainsi, j’avais choqué les uns, et amusé les autres, en
embrassant Angela après être sorti de ma voiture, et en lui posant la main sur l’épaule. Le Nouvel
Observateur se signala par un commentaire particulièrement intéressant : « Fini donc le baisemain
chiraquien, distingué et distant, il est désormais remplacé par l’effusion théâtrale, le baiser humide et la
main sur l’épaule. » Le plus amusant étant que ledit journal se voulait le décrypteur des grands dossiers
européens pour ses lecteurs ! Il promettait de se consacrer à l’essentiel. C’était mal parti. Cela n’avait que
peu d’importance, mais c’était cependant révélateur de la tentation populiste d’une certaine presse de
gauche à vouloir tourner en dérision, et par principe, ce que j’étais et ce que je faisais. Et ce, dans le but
de préparer et de nourrir le futur procès en illégitimité. Cela avait commencé dès le premier jour !
Nous partîmes ensuite pour le dîner dans la salle à manger de la chancelière. Les sujets ne
manquaient pas, l’Europe bien sûr, mais aussi l’affaire Airbus qui empoisonnait nos relations. Le premier
thème était crucial alors qu’Angela exerçait les fonctions de président du Conseil européen. Je lui ai
exposé l’idée d’un traité simplifié, qui nous permettrait de sortir par le haut de l’imbroglio juridique où se
trouvait une nouvelle fois l’Europe. Après d’intenses débats, la chancelière exprima son accord sur la
méthode comme sur le point d’arrivée. Nous décidâmes que nos collaborateurs commenceraient à rédiger
de concert un projet. Ainsi était né ce qui deviendrait le traité de Lisbonne. J’avais déjà eu l’occasion, au
mois de février de la même année alors que je venais à Berlin en tant que candidat, d’expliquer à mon
interlocutrice mes projets en la matière. Une première étape avait donc été franchie. La route était encore
longue avant la ratification, mais avec l’accord allemand en poche, tout devenait plus facile ou, du moins,
envisageable. Le dossier Airbus, quant à lui, frisait l’obsession pour les Allemands. Ils voulaient obtenir la
présidence de la compagnie quand partirait le président français de l’époque, Louis Gallois. Je donnais
assez rapidement un accord de principe, qui soulagea la chancelière. Celle-ci, manifestement en mal
d’attentions, avait tenu à ce que le dîner me plût. Elle s’était renseignée sur mes goûts. Nous eûmes droit
à des asperges puis à une escalope panée et enfin un plantureux gâteau au chocolat. Je fis mon possible
pour honorer le repas. Mon régime habituel en prit un coup sérieux. Il fallut même goûter au plateau de
fromages, qui est le plat favori d’Angela Merkel. Les vins étaient excellents, à en croire mes
collaborateurs. Je n’ai pas pu vérifier ce détail, ne buvant pas une goutte d’alcool. Nous quittâmes la
chancelière vers 22 h 30. Nous étions à Paris bien après 1 heure du matin. Ainsi, s’achevait ma première
journée de président. Je rentrais épuisé, mais relativement serein, tout s’était déroulé sans encombre. En
traversant Paris, je vis ma photo sur les kiosques. Je faisais la une d’absolument tous les hebdomadaires
de la semaine. J’ai éprouvé, alors, un sentiment étrange. Depuis mon plus jeune âge, j’avais rêvé d’être
reconnu, d’avoir mon nom dans les journaux. Je ne ratais aucune occasion de me faire remarquer. Je
dévorais les articles, aussi petits soient-ils, qui m’étaient consacrés. J’avais tendance à m’enorgueillir
sottement des bons, et à me désoler des mauvais. Comme si tout ceci avait la moindre importance. En tout
cas, je reconnais volontiers que celle que je lui ai accordée pendant des années était bien trop grande.
Seul dans mon véhicule au milieu de la nuit, alors que je n’étais pas encore habitué à être président –
c’était si neuf –, je n’avais curieusement aucune envie de me plonger dans ces journaux. Je n’en lus
d’ailleurs aucun. Quand je suis monté dans la voiture à la descente de l’avion présidentiel, ils étaient
posés en tas sur le fauteuil à côté du mien. Je les ai pris. Je les ai feuilletés, à peine, pour aussitôt les
abandonner. Sans en lire une ligne. J’en avais, par avance, comme une indigestion. Ce sentiment ne me
quitterait plus tout le long de mon quinquennat. Je pense, sincèrement, que cette réaction instinctive et
salutaire m’a permis de conserver l’équilibre nécessaire à l’exercice de ces fonctions. Peu de gens me
croyaient lorsque j’affirmais ne rien lire de ce que disait la presse. C’était pourtant vrai. Je m’endormis
sans difficulté et passai une nuit tranquille. J’ai la chance d’avoir un bon sommeil réparateur. J’ai
d’ailleurs toujours veillé à le préserver. J’ai besoin de cette coupure, et de ce repos. Je n’ai jamais été de
ceux qui peuvent s’enorgueillir de ne pas avoir besoin de dormir. Au contraire, je déteste me coucher
tard, comme je goûte peu les soirées qui s’éternisent. J’aime me lever tôt, et commencer ma journée avant
les autres. J’ai l’impression, sans doute illusoire, de gagner du temps sur la vie qui passe. À l’inverse, je
n’aime pas les journées qui raccourcissent et la nuit qui tombe. Au fond, j’apprécie ce qui commence et je
crains ce qui finit. J’adore arriver ou rentrer. J’ai toujours une angoisse au moment de partir. Ces
sentiments de l’enfance ne m’ont jamais quitté !