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Avatar de Podovoro Podovoro 💩🦶
Superbe bouquin:

Les tempêtes m’ont toujours fasciné. Enfant, j’étais comme hypnotisé par les éclairs, par la violence
du vent, par le déchaînement des éléments naturels, par la hauteur stupéfiante des vagues qui déferlaient
sur les plages de sable fin de la côte atlantique où je passais mes vacances. Je les craignais. J’en avais
peur. Et pourtant, elles m’attiraient comme un aimant. Je ne voulais rien rater de ces enchaînements
déroutants. Il m’arrivait de demeurer immobile des heures durant sur les rochers, près de Royan, pour
mieux jouir du spectacle de la nature débridée. Au fond, j’aimais ce que je craignais. Parfois, le nez collé à
la glace, j’observais intensément le mouvement des éléments. Je n’aurais pour rien au monde quitté mon
douillet poste d’observation ni même envisagé de l’abandonner. À bien y réfléchir, je pense que c’est
l’histoire de ma vie. Tant de fois, j’ai cherché en même temps que redouté cette montée d’adrénaline qui
accompagne chaque période de crise. Enfant, je me contentais d’attendre et de subir les caprices du
climat en même temps que la monotonie de la vie quotidienne. J’attendais désespérément qu’un
événement surgisse pour tromper l’ennui, dont la seule perspective me glaçait. Jeune, et plus encore
adulte, j’ai tout fait pour fuir les temps calmes et devenir un acteur de ces crises que j’appelais de mes
vœux tout en les redoutant secrètement… Finalement, avec le recul du temps et l’âge qui passe, je dois
bien reconnaître que j’aime les tempêtes, et pas simplement dans le sens climatique. Je les ai souvent
cherchées, espérées, rêvées. Elles sont dans ma nature et constituent mon identité. C’est peut-être cet
atavisme qui m’a convaincu que cela serait le chemin le plus direct pour devenir enfin légitime aux yeux
des autres. Dès mon plus jeune âge, je m’étais mis en tête que, si la situation devenait inextricable,
dangereuse, extrême, ma place ne serait plus contestée ! Ce sentiment instinctif ne fit que se renforcer
avec les années qui passaient, d’abord parce que j’ai compris qu’il y aurait moins de concurrence à
affronter puisque nombre d’ambitieux ont l’habitude de s’évaporer à la première bourrasque, ensuite
parce que ce n’est que dans la difficulté que je croyais pouvoir me réaliser pleinement. Très tôt, je fus
convaincu que les temps calmes ne seraient jamais pour moi, que j’y serais plutôt moins performant que
les autres, ou, en tous cas, que je ne pourrais pas m’y distinguer. D’où vient ce sentiment d’illégitimité ?
Je ne saurais le dire. Il y aurait bien des causes à imaginer. Je ne m’y hasarderais pas. Je manquerais de
recul et, d’ailleurs, je ne suis même pas certain qu’il existe une explication rationnelle. L’important est
que, peu à peu, ce sentiment s’est renforcé jusqu’à s’enraciner profondément en moi. Mais curieusement,
au lieu de me pousser au repli, à l’effacement, il m’a tout au contraire attiré vers les sommets et les
situations les plus délicates ! Puisque personne n’était prêt à faire ce travail, je me portais volontaire,
justement parce qu’il n’y en avait pas d’autres. Je n’étais pas sûr de réussir, mais au moins j’étais certain
qu’ainsi j’aurais un rôle à jouer, une place à tenir, et qu’alors on me verrait à l’œuvre. Je serais jugé sur
les faits. Les cartes seraient redistribuées. J’aurais ma chance. Je ne pensais même pas à l’éventualité de
l’échec, encore moins au risque du ridicule, mais à sortir de l’anonymat, du déprimant statut de
spectateur d’une vie se déroulant sans que j’y prenne une part active. Ainsi s’est construit mon goût pour
les tempêtes et ma conviction qu’elles seraient mon terrain naturel, mon lot presque quotidien. Bien loin
de les redouter je les espérais, les imaginais, les idéalisais. Cette inclination n’a fait que se renforcer au fil
des années. J’en ai même fait le fil conducteur de ma carrière politique. En conséquence, j’ai toujours
essayé de me rendre indispensable partout où je me trouvais. Pour y parvenir, quoi de mieux qu’une
situation qui semble si inextricable que personne ne songe à s’y frotter ? Ainsi, jeune parlementaire et
membre anonyme de la direction de ma famille politique, j’étais toujours le premier à vouloir monter au
front lors d’un événement politique contraire ou pour une soirée électorale décevante, voire
catastrophique. Loin de me lasser, j’ai fini par apprécier ces moments de solitude où tout pouvait se jouer
en un rien de temps, où les décisions devaient être prises dans l’instant, où l’instinct valait tout autant que
la réflexion. Le temps, alors, ne comptait plus, puisqu’on n’en disposait pas. Très tôt, j’ai ressenti cette
vérité : c’est au cœur du cyclone que l’on se sent le plus vivant, c’est au bord du précipice que l’on
apprécie le plus les joies simples de la vie. Je rêvais, tout à la fois, d’une vie remplie de fureurs tout en

Auto-édit :
aspirant à la quiétude d’un foyer familial serein et stable. J’ai essayé de tirer de ces contradictions et de
ces paradoxes une énergie que je voulais ou que je croyais inépuisable. De fait, elle ne m’a jamais
manqué. Elle fut bien souvent la meilleure des alliées, en même temps qu’une planche de salut.
De ce point de vue au moins, la vie ne m’a pas déçu ! Où que je porte mon regard rétrospectif, je
trouve des illustrations de cette réalité, ce mélange en moi de crainte et de désir des tempêtes. C’est peu
dire que les cinq années passées à l’Élysée m’ont fourni une matière inépuisable. Je fus servi bien au-delà
de mes espérances.
D’abord, il m’a fallu m’habituer à cette idée, aussi nouvelle qu’étrange, que par la magie de mon
élection du printemps 2007 il n’y avait plus personne au-dessus de moi à qui rendre des comptes. C’était
nouveau car, jusqu’ici, j’avais toujours eu soit un mentor que je m’étais choisi, soit un « chef »
institutionnel qui m’était imposé, en l’occurrence, le président de la République ou le Premier ministre. À
compter du 16 mai 2007, j’étais seul. Plus de lien hiérarchique. Bien sûr, il y avait le peuple français, mais
sa force collective ne s’exprime pas dans le quotidien des décisions à prendre, ou des nominations à
effectuer. J’avais une équipe, des conseillers, des amis, des visiteurs du soir, mais j’étais seul à prendre et
à assumer la décision finale. C’est le premier sentiment qui m’a envahi après avoir raccompagné Jacques
Chirac à sa voiture et être remonté dans le bureau présidentiel devenu le mien pour les cinq années à
venir. J’y suis demeuré seul quelques instants. J’aurais voulu que ce moment dure plus longtemps, malgré
les contraintes protocolaires de cette première journée. Je me suis assis derrière le meuble qui fut celui
du général de Gaulle et que venait de m’abandonner Jacques Chirac. Je l’avais vu si souvent à cette place.
J’ai pensé à l’étrangeté de la situation. Je l’avais voulu, espéré, rêvé. Maintenant j’y étais. Comment ne
pas décevoir tous les Français qui venaient de me faire confiance ? Qu’est-ce qui m’attendait ? Je n’avais
plus personne vers qui me tourner. J’ai fermé les yeux. Tout d’un coup, la gravité et, surtout, la solitude
propre à la fonction me tombaient sur les épaules. Comme si elles avaient été dans le bureau présidentiel
bien avant mon arrivée et que je les avais endossées en y pénétrant. C’était plus brutal que je ne l’avais
imaginé. Je pensais m’y être préparé. Ce n’était qu’une illusion. On ne peut pas se préparer à un tel choc.
Soudain, mon passé avait disparu comme s’il n’avait jamais existé, seuls comptaient désormais le présent
et l’avenir. C’était vertigineux, tellement fort que cela ne provoquait bizarrement aucune excitation
intérieure. J’étais tout à la fois calme et parfaitement conscient d’être au bord d’un précipice. Tout
paraissait nouveau. J’avais pourtant déjà exercé de nombreuses responsabilités ministérielles et électives,
mais cela n’avait rien à voir avec ce qu’il me fallait désormais affronter. J’étais maintenant au pied du
mur. J’avais tant attendu ce moment, nous y étions. J’étais impatient et pourtant j’éprouvais une certaine
difficulté à quitter mon tout nouveau bureau. Il le fallait cependant. Déjà, l’huissier de l’Élysée avait sonné
à ma porte deux fois pour me rappeler les horaires impératifs et la nécessité d’être à l’heure. De fait,
j’étais attendu dans la grande salle de réception du palais pour recevoir le collier de grand maître de la
Légion d’honneur, qui marque l’entrée officielle du président dans ses nouvelles fonctions. La cérémonie,
très protocolaire, quelque peu désuète, se déroule, outre les caméras de télévision, devant cinq cents
invités, triés sur le volet. De nombreux corps constitués, d’inévitables excellences, des ambassadeurs, des
habitués des palais de la République qui ne manqueraient pour rien au monde cette intronisation tout à la
fois républicaine et monarchique. Les places étaient si rares que j’avais eu peu d’invités personnels, outre
mes collaborateurs les plus proches, peut-être une dizaine, guère plus, en comptant mes enfants. Ironie
de l’histoire, c’est le président du Conseil constitutionnel qui officiait en tant que gardien du bon
déroulement de l’élection présidentielle. Or, celui-ci n’était autre que Jean-Louis Debré, qui m’a toujours
voué une haine tenace fondée sur une jalousie irrationnelle mais assez fréquente chez cet homme.
Sentiment au demeurant très étrange pour celui qui connut une carrière inespérée au regard de son peu
d’intérêt pour les débats intellectuels ou programmatiques. Sa nomination par Jacques Chirac, à peine
deux mois avant mon élection, avait fait l’objet d’une passe d’armes entre nous. Une de plus ! Je lui avais
fait remarquer qu’il aurait été plus républicain de laisser le futur président, quel qu’il fût, procéder à ce
choix si important. Peine perdue, Jacques Chirac n’était pas un homme à abandonner une parcelle de son
pouvoir, et ce jusqu’à la dernière seconde. Par fidélité à son grognard, par souci de me réserver une
ultime difficulté ou pour les deux raisons à la fois, il confirma son choix, et nomma cet opposant déterminé
à la tête du Conseil constitutionnel. Si j’en avais eu la possibilité, c’est Édouard Balladur que j’aurais
envisagé de nommer à ce poste. Il y aurait fait merveille, car c’est un fin juriste et, surtout, un homme qui
ignore le sectarisme, l’esprit de clan. En quelque sorte l’antithèse de Jean-Louis Debré.
En arrivant dans la grande salle des fêtes, j’aperçus immédiatement la silhouette empruntée de
celui-ci. Il n’est jamais naturellement à l’aise mais, pour l’occasion, il l’était moins encore. Pas encore
entré dans les habits de sa fonction. C’était sans doute une épreuve pour lui. Sa détestation à mon endroit