Sur la nécessité de la foi :
De deux choses l'une : ou je veux que ma vie ait un sens et qu'elle soit une montée tâtonnante mais continue vers quelque chose, vers plus de science certaine, de vrai savoir, et cet Autre, je ne peux alors que sentir sa présence derrière moi, c'est lui qui dirige invisiblement mes pas, je n'existe pas sans lui, mais en même temps, à chaque instant, il dégrade en moi le sens de l'effort libre, de la réflexion personnelle, de l'autonomie morale, il appelle l'entière soumission ou la révolte totale, la foi obscure ou le blasphème, qui sont à des titres divers la marque de l'aliénation ; ou bien, pour nier la présence de cet Autre, je déclare ma vie absurde, ma personnalité inconsistante, ma mémoire infidèle, je m'érige en contradiction permanente de ma vie elle-même qui veut durer et être la vie d'un Je distinct et uni.
Sur l'impasse nietzschéenne :
Nietzsche posa le même problème en l'inversant. Il vécut cruellement le destin du Fils souffrant, et il le vécut suffisamment pour maudire le Père et réclamer le triomphe de Dionysos sur le Crucifié. Pourtant, il ne pouvait être Dionysos. Dionysos était pour lui le Dieu re-unifié, mais il ne pouvait y atteindre, lui non plus que par le mariage androgynique avec cette Ariane qu'il appela toute sa vie sans l'obtenir et sans se l'avouer à lui-même. Car Ariane, sous le nom de Cosima ou de Lou-Andréas Salomé, ne fut jamais que le symbole de la connaissance, et Nietzsche était, comme Kierkegaard et Kafka, un agnostique. Or, la gnose est la seule intensification possible de l'angoisse et sa seule résolution, le seul moyen de constituer le Fils en nous. Nous serons sans cesse renvoyés à la fonction gnosique de Fils et à la montée en lui de l'intelligence, qui correspond à sa féminisation transcendentale, au mariage à la fois perpétuel et final de l'Epoux et de la Sophia, l'ascension de l'un étant l'assomption de l'autre.
Sur la résolution du conflit éthique/esthétique:
Le conflit de l'esthétique et de l'éthique est le champ de prédilection de la vision naïve et inauthentique, celui qui lui fournit ses alibis les plus subtils. Il ne peut être résolu que par le pouvoir-être christique. C'est que le Christ est en effet non-consolation et non-compensation. Il ne veut pas la vérité par dépit de la beauté, ou inversement la beauté par dépit de la vérité, il veut la vérité et la beauté ensemble, et non l'illusion d'un échange d'illusions. La résolution christique transcende les deux champs de l'éthique et de l'esthétique et ne peut être, au sens étymologique du mot, que religieuse (religio, ce qui relie), c'est-à-dire intégrante.