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L'anarchisme est un courant de philosophie politique développé depuis le xixe siècle sur un ensemble de théories et de pratiques anti-autoritaires1 d'égalité sociale. Le terme libertaire, souvent utilisé comme synonyme, est un néologisme créé en 1857 par Joseph Déjacque pour renforcer le caractère égalitaire.

Fondé sur la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et le refus de toute contrainte découlant des institutions basées sur ce principe2, l'anarchisme a pour but de développer une société sans domination et sans exploitation, où les individus-producteurs coopèrent librement dans une dynamique d'autogestion3 et de fédéralisme. Contre l'oppression, l'anarchisme propose une société basée sur la solidarité comme solution aux antagonismes, la complémentarité de la liberté de chacun et celle de la collectivité, l'égalité des conditions de vie et la propriété commune autogérée. Il s'agit donc d'un mode politique qui cherche non pas à résoudre les différences opposant les membres constituants de la société mais à associer des forces autonomes et contradictoires4.

L'anarchisme est un mouvement pluriel qui embrasse l'ensemble des secteurs de la vie et de la société. Concept philosophique, c’est également « une idée pratique et matérielle, un mode d’être de la vie et des relations entre les êtres qui naît tout autant de la pratique que de la philosophie ; ou pour être plus précis qui naît toujours de la pratique, la philosophie n’étant elle-même qu’une pratique, importante mais parmi d’autres »5. En 1928, Sébastien Faure, dans La Synthèse anarchiste, définit quatre grands courants qui cohabitent tout au long de l'histoire du mouvement : l'individualisme libertaire qui insiste sur l'autonomie individuelle contre toute autorité ; le socialisme libertaire qui propose une gestion collective égalitaire de la société ; le communisme libertaire, qui de l'aphorisme « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » créé par Louis Blanc, veut économiquement partir du besoin des individus, pour ensuite produire le nécessaire pour y répondre ; l'anarcho-syndicalisme, qui propose une méthode, le syndicalisme, comme moyen de lutte et d'organisation de la société6. Depuis, de nouvelles sensibilités se sont affirmées, telles l'anarcha-féminisme ou l'écologie sociale7.

En 2007, l'historien Gaetano Manfredonia propose une relecture de ces courants sur base de trois modèles. Le premier, « insurrectionnel », englobe autant les mouvements organisés que les individualistes qui veulent détruire le système autoritaire avant de construire, qu’ils soient bakouniniens, stirnerien ou partisans de la propagande par le fait. Le second, « syndicaliste », vise à faire du syndicat et de la classe ouvrière, les principaux artisans tant du renversement de la société actuelle, que les créateurs de la société future. Son expression la plus aboutie est sans doute la Confédération nationale du travail pendant la révolution sociale espagnole de 1936. Le troisième est « éducationniste réalisateur » dans le sens où les anarchistes privilégient la préparation de tout changement radical par une éducation libertaire, une culture formatrice, des essais de vie communautaires, la pratique de l'autogestion et de l'égalité des sexes, etc. Ce modèle est proche du gradualisme d'Errico Malatesta et renoue avec « l’évolutionnisme » d'Élisée Reclus. Pour Vivien Garcia dans L'Anarchisme aujourd'hui (2007), l'anarchisme « ne peut être conçu comme un monument théorique achevé. La réflexion anarchiste n'a rien du système. […] L'anarchisme se constitue comme une nébuleuse de pensées qui peuvent se renvoyer de façon contingente les unes aux autres plutôt que comme une doctrine close »8.

Selon l'historien américain Paul Avrich : « Les anarchistes ont exercé et continuent d'exercer une grande influence. Leur internationalisme rigoureux et leur antimilitarisme, leurs expériences d'autogestion ouvrière, leur lutte pour la libération de la femme et pour l'émancipation sexuelle, leurs écoles et universités libres, leur aspiration écologique à un équilibre entre la ville et la campagne, entre l'homme et la nature, tout cela est d'une actualité criante »9.
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Dès ses origines, l'anarchisme a joué un rôle important dans la promotion de l'amour libre.

À la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle, au sein du mouvement libertaire se développe un courant important en faveur de l'union libre, avec l'émergence de l'éducation sexuelle, l'affirmation de l'anarcha-féminisme et des mouvements en faveur des droits des lesbiennes, gays et bisexuels.
La plupart des penseurs anarchistes majeurs de sexe masculin, à l'exception de Pierre-Joseph Proudhon, défendent vigoureusement l'égalité des sexes.

Pour Mikhaïl Bakounine (1814-1876) dans Dieu et l'État (1882) : « Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres »1. Ainsi, il s'élève contre le patriarcat et la façon qu'a la loi de « soumettre les femmes à la domination absolue de l'homme ». Il défend l'idée selon laquelle « les hommes et les femmes partagent des droits égaux » afin que les femmes puissent « devenir indépendantes et être libres de déterminer leur propre vie ». Bakounine prévoit « une liberté sexuelle totale pour les femmes » et la fin de la « famille juridique autoritaire »2,3.

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) pour sa part conçoit la famille comme l'unité de base de la société et de sa moralité, et il pense que les femmes ont la responsabilité de remplir un rôle traditionnel au sein de la famille (voir Proudhon et les femmes)4.


Oscar Wilde.
Dans The soul of man under socialism (L'Âme de l'homme sous le socialisme, 1891), Oscar Wilde (1854-1900) défend passionnément une société égalitaire dans laquelle la richesse serait partagée entre tous, tout en mettant en garde contre les dangers d'un socialisme autoritaire qui détruirait toute individualité5. Il précise plus tard « Je pense que je suis un peu plus qu'un socialiste. J'ai quelque chose d'un anarchiste, je pense ». Le libertarisme de gauche de Wilde est partagé par d'autres qui font campagne en faveur de l'émancipation homosexuelle à la fin du xixe siècle, comme John Henry Mackay et Edward Carpenter6. En août 1894, Wilde écrit à son amant Lord Alfred Douglas pour relater une « aventure dangereuse ». Alors qu'il était parti naviguer avec « deux garçons charmants », Stephen et Alphonso, ils sont surpris par une tempête. « Il nous fallut cinq heures dans les bourrasques pour revenir. Et nous n'accostâmes qu'après onze heures du soir, dans l'obscurité totale et avec une mer déchaînée.. Tous les pêcheurs nous attendaient ». Fatigués, frigorifiés et trempés jusqu'aux os, les trois hommes se ruent à l'hôtel pour se procurer « de l'eau et du brandy chaud ». Mais ils font alors face à un problème. La loi l'interdit. « Comme il était plus de dix heures du soir un dimanche, le propriétaire ne pouvait plus nous vendre ni brandy ni aucune sorte d'alcool ! Donc, il dut nous le donner. Le résultat ne fut pas déplaisant, mais quelles lois ! ». Wilde termine l'histoire en précisant que « Alphonso et Stephen sont désormais des anarchistes, cela va sans dire ».
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