Topic : « Mdrr »

Avatar de Cuidado Cuidado
Léo, 15 ans, vient consulter, à la demande de sa mère, au Centre Médico- Psychologique pour Enfants et Adolescents (CMPEA) à la suite d’une mise en examen pour des agressions sexuelles répétées (exhibitions, masturbations contraintes, attouchements) sur sa petite-cousine âgée de 5 ans (fille du frère la mère). À la suite des révélations de la fillette, l’adolescent a reconnu les faits et la mère, déboussolée, a fait rapidement appel à une pédopsychiatre en libéral qui l’a réorienté ensuite vers notre service. Une mesure judiciaire sera exercée par une éducatrice de la Protection Judiciaire de la Jeunesse au cours des consultations thérapeutiques (une par quinzaine environ) ; consultations qui se sont étendues sur une durée de 3 ans. Au premier contact, la mère est agitée, débordée par ses émotions. Tout en restant cordiale, elle délivre un discours paradoxal entre reconnaissance de la gravité des actes et accusation de la victime : « Elle (la victime) était amoureuse de lui. » De son côté, Léo a un discours très détaché, ne reconnaît que partiellement les faits, et ne semble ressentir qu’une culpabilité de convention. En classe de seconde, cet adolescent mène une vie assez solitaire. Il a des résultats moyens, sort peu et occupe son temps entre ses entraînements de tennis et quelques parties de jeux vidéo.

D’emblée, le contraste est saisissant entre l’attitude de la mère bouleversée par le surgissement d’un agir sexuel violent de son fils sur la scène familiale et, le détachement émotionnel de l’adolescent, sa passivité devant l’évènement et les réactions de sa mère. Ni culpabilité ni honte ne viennent colorer ses propos désaffectés. Ces agirs semblent désincarnés et apparaissent en décalage de son histoire et de son engagement relationnel. D’un côté, ces actes semblent être l’expression d’une pulsionnalité pubertaire bien active et de l’autre, son positionnement dans la relation est évocateur d’une attitude plutôt conformiste aux traits enfantins.
La co-existence de ces deux attitudes psychiques nous apparaît témoigner de ce que Freud nomme le clivage, mais d’un clivage que nous pourrions qualifier de fonctionnel à l’aune des travaux de G. Bayle (2015). Ce dernier est assez caractéristique des mobilisations défensives constatées dans les expériences traumatiques et peut se trouver à l’œuvre à l’adolescence pour contrecarrer les assauts violents des premiers émois pubertaires. D. Agostini (1998) utilise l’expression de « prison interne » pour décrire les conséquences des violences intrafamiliales sur l’organisation psychique en termes de clivages entre les parties infantiles et adultes. Nous proposons d’utiliser ce concept pour penser l’enfermement défensif mobilisé par l’adolescent pour faire barrage à l’excitation maternelle ainsi qu’aux attaques pulsionnelles dont il est l’objet de la part de son corps en métamorphose ; un corps pubertaire vécu comme un « objet externe » persécuteur : « À la place d’une intégration, s’installe un processus pathologique caractérisé par la haine du corps sexué, en tout ou en partie, avec clivage, déni et projection des aspects haïs de ce corps dans la mesure où ils sont ressentis comme une menace. Dans ce cas, ils peuvent devenir source d’une angoisse de persécution vis-à-vis du monde extérieur et de ses objets » (Laufer, 2005, p. 369). Cette triade défensive soutenue par la dynamique familiale constituerait selon nous, l’armature de cette prison interne défensive pouvant contribuer à l’émergence d’agirs sexuels violents.


L’EMPRISE FAMILIALE

Pour décrire la manière dont l’agir sexuel de l’adolescent pourrait se lire comme une tentative de « déprise » des liens familiaux aliénants, il nous faut tout d’abord revenir sur l’emprise familiale et plus particulièrement maternelle dans l’histoire de Léo, comme sur les fonctions et destins qu’elle a pu revêtir.

Léo vit seul avec sa mère depuis le décès de son père dans un accident de moto alors qu’il était âgé de 4 ans et demi. Il n’a aucun souvenir de son père mais de nombreuses photos ornent les meubles de la maison. Sa mère n’a jamais eu d’autres hommes dans sa vie et continue d’entretenir des relations proches et soutenues avec la famille du défunt. Lorsque je rencontre la mère pour me présenter et me renseigner sur l’histoire familiale, nous découvrons une femme active et dynamique bien insérée socialement. Comme nous l’avons déjà signalé précédemment, son attitude volubile contraste très fortement avec l’attitude passive de son fils. Et, concernant les actes commis, elle minimise grandement attribuant même une responsabilité partagée entre la fillette de 5 ans et son fils de 15 ans ! Elle adopte une attitude séductrice et clivante nous mettant en rivalité avec les professionnels de la Protection Judiciaire de la Jeunesse chargés du contrôle judiciaire : « Vous, vous êtes de notre côté », nous dit-elle. Madame évoque avec dédain, les comportements outranciers de son frère et sa compagne (les parents de la victime) et leurs goûts vestimentaires ostentatoires. Cette dévalorisation et ce clivage renvoient à l’impossibilité pour cette mère de soutenir une position tierce nuancée devant la transgression de son fils. Madame décrit les hommes de sa vie notamment son père comme des personnes effacées. Ce sont « les femmes qui dominent ». Madame voulait faire l’armée, « être le chef ». Elle décrit une vie d’adolescente sage, assez lisse. Elle explique qu’elle n’a pas pu séduire de 15 à 17 ans et après « ça allait... ». À l’évocation de ces questions de séduction, l’excitation monte très vite. La mère sourit beaucoup, à moi, à son fils, s’agite, a les yeux qui pétillent. « Tu rougis », dit-elle à son fils. « Tu rougis autant que moi », lui rétorque-t-il.

Il semble alors que le poids de l’excitation pulsionnelle et sensorielle supplante ici une différence des générations fragile. La gêne verbalisée, à l’aune des manifestations neurovégétatives de chacun, ne semble pas suffire à désamorcer l’intensité de l’excitation. Ces éléments sont d’autant plus saillants au regard de la dévalorisation des figures masculines environnantes. En effet, dans le transfert, le thérapeute est mis en position de spectateur impuissant d’un couple mère-fils incestueux épris l’un de l’autre que rien ni personne ne peut séparer.
Liste des sujets