Topic : « Les artistes du forum, votre avis sur ce texte d'Evola ? »

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Dans la mesure où la « défense de la personnalité » se fonde sur l’individualisme, elle paraît insignifiante et absurde. Il est illogique de prendre position contre le monde des masses et de la quantité, et ne pas se rendre compte que c’est précisément l’individualisme qui y a mené, au cours d’un de ces processus de « libération » de l’homme dont nous avons parlé, et qui se sont historiquement terminés par une volte-face dans la direction opposée. À notre époque, ce processus a désormais des conséquences irréversibles.
Si l’on considère le milieu, non pas social, mais proprement culturel, les choses ne sont différentes qu’en apparence. Ce milieu est resté, en quelque sorte, isolé, détaché de toutes les grandes forces actuellement en mouvement, et c’est seulement pour cela que l’équivoque subsiste. S’il ne s’agit plus, ici, d’individualisme atomique, l’idée de la personnalité reste quand même liée à un subjectivisme fondé sur l’individu, où la pauvreté, ou, tout simplement, l’absence de toute base spirituelle, est masquée par le talent littéraire et artistique, par un intellectualisme et une originalité sans racines et par une force créatrice dépourvue de toute signification profonde.
Il y a eu, en effet, en Occident, une collusion entre individualisme, subjectivisme et « personnalité » qui remonte à la Renaissance et s’est développée précisément au nom de cette « découverte de l’homme » que l’historiographie antitraditionnelle a exaltée, en passant sous silence la contrepartie dont nous avons parlé, c’est-à-dire le détachement plus ou moins conscient et complet à l’égard de la transcendance, ou en considérant tout simplement cette contrepartie comme un bien. Toute la splendeur et la puissance de la « créativité » de cette époque ne doivent pas faire oublier que telle est la signification de la tendance de base. Schuon a bien mis en lumière la véritable situation dans le domaine des arts : « Humainement parlant, certains artistes de la Renaissance sont grands, mais d’une grandeur qui devient petitesse devant la grandeur du sacré. Dans le sacré, le génie est comme caché ; ce qui domine, c’est une intelligence impersonnelle, vaste, mystérieuse. L’œuvre d’art sacré a un parfum d’infinité, une empreinte d’absolu. Le talent individuel y est discipliné ; il se confond avec la fonction créatrice de la tradition entière ; celle-ci ne saurait être remplacée, et encore beaucoup moins surpassée, par les ressources de l’humain. » On peut dire la même chose de la façon dont la « personnalité » s’est affirmée sur d’autres plans à cette époque : depuis le type du Prince de Machiavel et ses incarnations historiques plus ou moins parfaites, jusqu’à celui des condottieri et des meneurs de peuple, et, en général, de toutes ces figures qui ont gagné la sympathie de Nietzsche parce qu’elles se caractérisaient par une accumulation prodigieuse, mais informe, de puissance.
Plus tard, cette manière d’accentuer le moi humain et individuel, base de l’« humanisme », ne devait se manifester que dans des sous-produits représentés par le « culte du moi » du XVIIIe siècle bourgeois, associé à un certain culte esthétisant des « héros », des « génies » et des « aristocrates de l’esprit ». Mais c’est à un degré plus bas que se situent bon nombre des actuels « défenseurs de la personnalité » : chez eux, tout ce qui est vanité du moi, exhibitionnisme, culte de leur propre « intériorité », manie de l’originalité, jactance de brillants hommes de lettres et d’essayistes nourrissant souvent des ambitions mondaines, tout cela joue un rôle important. Même si l’on n’en visage que le seul domaine de l’art, le « personnalisme » est presque toujours lié à une pauvreté intérieure. Bien que se plaçant d’un point de vue opposé au nôtre, Lukàcs a fait cette juste remarque : « L'habitude actuelle de surévaluer et d’exagérer l’importance de la subjectivité créatrice correspond au contraire à la faiblesse et à la pauvreté de l’individualité chez les écrivains ; plus ceux-ci sont obligés de recourir, pour se distinguer, à des « particularités » purement spontanées ou péniblement cultivées en serre, plus le bas niveau de la conception du monde fait craindre que toute tentative de dépasser l’immédiateté subjective ne nivelle complètement la « personnalité », et plus on donne de poids à une pure subjectivité immédiate que, précisément, l’on identifie quelquefois au talent littéraire ». Le caractère d’ « objectivité normative » qui était propre à l’art véritable traditionnel disparaît entièrement. La presque totalité de la production intellectuelle, dans le domaine culturel, appartient à ce que Schuon a justement qualifié de « stupidité intelligente ». Nous ne nous attarderons pas, pour l’instant, sur ce point — nous y reviendrons un peu plus loin — et ne signalerons qu’en passant, dans un autre domaine, qu’on peut voir dans les « idoles » actuelles la vision populaire up to date, poussée jusqu’au ridicule, du « culte de la personnalité ».

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