Topic : « Les textes sur les relations mère-fils ou père-fils »
Elle m'a attendu trois heures dans ce square. Ces trois heures, j'aurais pu les passer avec elle.
Tandis qu'elle m'attendait, auréolée de patience, je préférais, imbécile et charmé, m'occuper d'une de ces poétiques demoiselles ambrées, abandonnant ainsi le grain pour l'ivraie. J'ai perdu trois heures de la vie de ma mère. Et pour qui, mon Dieu ? Pour une Atalante, pour un agréable arrangement de chairs. J'ai osé préférer une Atalante à la bonté la plus sacrée, à l'amour de ma mère. Amour de ma mère, à nul autre pareil.
D'ailleurs, la poétique demoiselle, si j'avais perdu, par quelque mal soudain, ma force ou simplement toutes mes dents, elle aurait dit à sa femme de chambre, en me désignant, de balayer cette ordure édentée. Ou, plus noblement, cette musicale donzelle aurait senti, soudain purement senti et eu la spirituelle révélation qu'elle ne m'aimait plus et que ce serait impur de ne pas vivre dans la vérité et de continuer à voir un homme qu'elle n'aimait plus. Son âme se serait envolée à tire-d'aile. Ces nobles personnes aiment les hommes forts, énergiques, affirmatifs, les gorilles, quoi. Edentés ou non, forts ou faibles, jeunes ou vieux, nos mères nous aiment. Et plus nous sommes faibles et plus elles nous aiment. Amour de nos mères, à nul autre pareil.
Petite remarque en passant. Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette, le revoyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l'âme de Juliette n'éprouve plus de nobles émois. Trente grammes de moins et c'est fini, les sublimes gargarismes au clair de lune, les « ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette ».
Si Hamlet avait, à la suite de quelque trouble hypophysaire, maigri de trente kilos, Ophélie ne l'aimerait plus de toute son âme. L'âme d'Ophélie pour s'élever à de divins sentiments a besoin d'un minimum de soixante kilos de biftecks. Il est vrai que si Laure était devenue soudain cul-de-jatte, Pétrarque lui aurait dédié de moins mystiques poèmes. Et pourtant, la pauvre Laure, son regard serait resté le même et son âme aussi. Seulement, voilà, il lui faut des cuissettes à ce monsieur Pétrarque, pour que son âme adore l'âme de Laure. Pauvres mangeurs de viande que nous sommes, nous, avec nos petites blagues d'âme. Assez, mon ami, ne développe plus, on a compris.
Amour de ma mère, à nul autre pareil. Elle perdait tout jugement quand il s'agissait de son fils. Elle acceptait tout de moi, possédée du génie divin qui divinise l'aimé, le pauvre aimé si peu divin. Si, un soir, je lui proposais d'aller au cinéma, elle disait aussitôt que oui, c'était une merveilleuse idée « et parfaitement, que diable, il faut se divertir et jouissons de la vie tandis que nous sommes en vie et vraiment il est fou d'être sages et pourquoi resterions-nous calfeutrés à la maison, comme des vieux, et je suis prête, mon chéri, je n'ai que mon chapeau à mettre ».
(Elle n'avait jamais que son chapeau à mettre, même la nuit où, mélancolique à cause d'une blonde fée et infante, je la réveillai à minuit pour lui demander de sortir avec moi.) Mais si je changeais malicieusement d'avis, parce que je savais ce qui allait se passer, et si je disais que je préférais en somme rester à la maison, immédiatement elle approuvait, non pour m'être agréable, mais par sincérité passionnée et tout explosive, toutes mes décisions étant remarquablement justes. Elle approuvait, sans même savoir qu'elle se contredisait, et elle me disait que « parfaitement, ce sera si agréable de rester gentiment au chaud à la maison et de parler ensemble au lieu d'aller voir ces bêtises de cinéma où la femme est toujours tellement bien coiffée, même quand elle est malade, et d'ailleurs il fait mauvais dehors et puis ce sera fatigant de rentrer tard à la maison et puis, la nuit, il y a des voleurs dans les rues, ces fils de Satan qui vous arrachent votre sac ». Ainsi, au sujet du cinéma, si je changeais malicieusement quatre fois d'avis, quatre fois elle changeait sérieusement d'avis, se contredisant avec la même foi. « Tu te mettras au lit, me disait-elle, si ma dernière décision était contre le cinéma, et moi je resterai près de ton lit jusqu'à ce que tu t'endormes et si tu veux je te raconterai l'histoire des fiançailles manquées de Diamantine, la fille du savonnier, celle qui n'avait qu'une dent et pas de cou, tu sais, et comme quoi ce fut une souris qui fut la cause du drame. Que je te conte et te raconte, mon fils. Sache, mon fils, qu'en ces temps passés, car il y a longtemps et la pauvre Diamantine est morte et. elle est bien où elle est mais nous sommes encore mieux ici, en bas, sache mon fils... » commençait-elle. Et moi j'écoutais avec délices, béat, Hatté, physiquement charmé. Car j'étais amoureux des interminables histoires de ma mère, qu'elle compliquait d'incidentes généalogiques et entrecoupait de friandises miraculeusement surgies d'une valise, interrompant parfois le fil de son histoire pour s'inquiéter de n'avoir pas reçu de lettre de mon père. Mais je la rassurais virilement et mon obéissante mère se laissait convaincre et me racontait d'infinies histoires douloureuses ou bouffonnes du ghetto où je suis né et je ne les oublierai jamais. Parfois, comme je voudrais retourner dans ce ghetto, y vivre entouré de rabbins qui sont comme des femmes à barbe, y vivre de cette vie aimante, passionnée, ergoteuse, un peu nègre et folle. Amour de ma mère. Elle était avec moi comme un de ces chiens aimants, approbateurs et enthousiastes, ravis d'être avec leur maître. La naïve ardeur de son visage m'émouvait, et son adorable faiblesse et cette bonté dans ses yeux. Leurs politiques éphémères? Ce n'est pas mon affaire et qu'ils se débrouillent. Leurs nations, dans dix siècles disparues? L'amour de ma mère est immortel. Amour de ma mère. Elle approuvait mes caprices.
Elle approuvait d'aller au bar automatique manger, en bons complices, des sandwiches, parce qu'il est sage d'économiser « et ne gaspille pas l'argent que tu gagnes avec ton cerveau, mon enfant ». Mais elle approuvait aussi d'aller au restaurant le plus cher, parce que la vie est courte.
Étrange, cet être le plus aimant, ma mère, par quel mystère me suis-je tenu souvent loin d'elle, évitant les baisers et le regard, pourquoi et quelle fut cette cruelle pudeur? Trop tard. Jamais plus je ne la reverrai débarquant de son train à Genève et m'apportant, épanouie, son tribut, des louis d'or qu'elle avait mis secrètement de côté. Une fois, pendant son séjour, elle me prépara une folie de gelée de groseilles, plus de cent pots, pour être sûre que je ne manquerais pas de douceurs lorsqu'elle repartirait. Pendant ses séjours auprès de moi, elle ne voulait rien d'autre que cuisiner abondamment pour moi et, ensuite, parée comme une malhabile reine et corsetée et plus fière et lente qu'un cuirassé à la présomptueuse proue, sortir l'après-midi avec Son Fils, lentement, convenablement.
Amour de nfta mère. Jamais plus je n'irai, dans les nuits, frapper à sa porte pour qu'elle tienne compagnie à mes insomnies. Avec la légèreté cruelle des fils, je frappais à deux heures ou trois heures du matin et toujours elle répondait, réveillée en sursaut, qu'elle ne dormait pas, que je ne l'avais pas réveillée. Elle se levait aussitôt et venait en peignoir,
trébuchante de sommeil, me proposer son cher attirail maternel, un lait de poule ou même de la pâte d'amandes. Faire de la pâte d'amandes à trois heures du matin pour son fils, quoi de plus naturel? Ou bien, elle proposait un bon petit café au lait bien chaud que nous boirions gentiment ensemble en causant infiniment. Elle ne trouvait rien de déraisonnable à boire du café avec moi, au pied de mon lit, à trois heures du matin, et à me raconter jusqu'à l'aube d'anciennes disputes familiales, sujet en lequel elle était experte et passionnée.
Plus de mère pour rester auprès de moi jusqu'à ce que je m'endorme. Le soir, en me couchant, je mets quelquefois une chaise près de mon lit pour me tenir compagnie. Faute de mère, on se contente de chaise. Le milliardaire de l'amour reçu est devenu clochard. Si tu as une insomnie, une de ces nuits, débrouille-toi tout seul, mon ami, et surtout ne frappe à aucune porte. Et si tu te remaries avec cette brune qui t'a plu l'autre jour, garde-toi de frapper à sa porte à trois heures du matin. Tu serais bien reçu. « J'entends que ton respecte mon sommeil », te dirait-elle, les yeux glacés et le menton carré. Amour de ma mère, à nul autre pareil. Oui, je sais que je ressasse et remâche et me répète. Ainsi est la ruminante douleur aux mandibules en veule mouvement perpétuel. Ainsi je me venge de la vie en me rabâchant, le cœur peu gaillard, la bonté de ma mère enfouie.
Amour de ma mère, jamais plus. Elle est en son définitif berceau, la bienfaitrice, la douce dispensatrice. Jamais plus elle ne sera là pour me gronder si je me fais des idées. Jamais plus là pour me nourrir, pour me donner vie chaque jour, pour me mettre au monde chaque jour. Jamais plus là pour me tenir compagnie pendant que je me rase ou que je mange, me surveillant, passive mais attentive sentinelle, tâchant de deviner si j'aime vraiment ces losanges aux noix qu'elle m'a préparés. Jamais plus elle ne me dira de manger moins vite. J'adorais être traité en enfant par elle.
Jamais plus, ses courts sommeils subits de vieillissante cardiaque en son fauteuil, et lorsque je lui demandais si elle dormait, elle répondait toujours, brusquement réveillée, qu'elle avait seulement un peu fermé les yeux. Et elle se levait tout de suite pour servir, pour me proposer de manger plus tôt, et que sais-je, mon Dieu, tout le reste, toutes ses bontés. O Maman, ma jeunesse perdue. Complaintes, appels de ma jeunesse sur l'autre rive.
Par amour pour moi, elle dominait sa peur des bêtes et elle parvenait à aimer ma jolie chatte.
Elle caressait gauchement cette bête dont les mobiles lui échappaient, cette bête à griffes toujours prête à transgresser les Dix Commandements, mais qui n'en était pas moins aimée de son fils et par conséquent charmante certainement. Elle la caressait tout de même d'assez loin, et avec une petite main toute prête à se retirer. De son amour, je revois tout, son épanouissement timide à la gare, lorsqu'elle m'apercevait sur le quai, sa maladroite petite main, le jour cù elle avait pris sous ma dictée, avec tant de fautes d'orthographe et de bonne volonté, des pages d'un livre de moi auxquelles elle ne comprenait saintement que dalle. Je me souviens, je me souviens, et ce n'est pas le meilleur de mes biens.
Amour de ma mère. Jamais plus je n'aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c'est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d'une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c'est-à-dire sans danger? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d'être méchants, pour qu'on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu'on les aime. Et si on allait se coucher et affreusement dormir? Chien endormi n'a pas de puces. Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvénient. Allons nous installer dans l'agréable cercueil. Comme j'aimerais pouvoir ôter, tel l'édenté son dentier qu'il met dans un verre d'eau près de son lit, ôter mon cerveau de sa boîte, ôter mon cœur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ôter mon cerveau et mon cœur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, dans des solutions rafraîchissantes tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Qu'il y a peu d'humains et que soudain le monde est désert.
Pendant ses séjours à Genève, elle m'attendait toujours à la fenêtre. Personne ne m'attendra comme elle à la fenêtre, pendant des heures. Je revois son visage à la fenêtre penché, trop gros et tout de moi empli, si concerné et attentif, un peu vulgaire d'excessive attention, les yeux fixés sur le tournant du trottoir. Elle m'apparaît toujours comme celle qui était à la fenêtre. A la fenêtre et au guet quand je rentrais du travail. Je levais la tête et c'était doux de voir d'en bas ce visage lourd d'attente, cette pensée qui m'attendait, et j'étais filialement rassuré. Maintenant, chaque fois que je rentre chez moi, cette vieille habitude de lever les yeux vers la fenêtre. Mais il n'y a jamais personne à la fenêtre. Qui a besoin de se mettre à la fenêtre pour m'attendre?
Quand je sortais, elle était aussi à la fenêtre, pour rester une minute de plus avec moi et contempler cette forme disparaissante qui était son fils, son lot sur cette terre, son cher fils qu'elle regardait s'éloigner, qu'elle regardait peut-être avec cette étrange et pénétrante pitié que nous avons pour ceux que nous aimons et dont nous connaissons le secret dénuement, cette même aiguë pitié que j'éprouve pour mes aimés lorsque, de ma fenêtre, je les vois dans la rue, seuls et si perdus et désarmés, marchantes catastrophes, et ne se doutant pas que je les regarde Et mes aifnes ne sont pas seulement ma fille et Marianne et quelques autres, mais tous les hommes dans la rue, tous si ratés et chers, et que je n'aime que de loin car de près ils ne sentent pas toujours la rose. Oui, je levais la tête vers ma mère, une fois ou deux fois, rassuré, protégé, mais ne comprenant pas assez mon bonheur. Maintenant, quand je sors de chez moi, je lève encore la tête, quelque peu perdu et hagard. Mais il n'y a jamais personne à la fenêtre.
Jamais plus elle ne me soignera, elle, la seule. La seule qui jamais n'aurait été impatiente, ma maladie aurait-elle duré vingt ans et aurais-je été le plus insupportable des malades. Elle est la seule qui ne m'aurait pas soigné par devoir ou par affection. Mais par besoin. Parce que, moi malade, la seule chose intéressante pendant vingt ans aurait été de me soigner. Ainsi était-elle.
Toutes les autres femmes ont leur cher petit moi autonorre, leur vie, leur soif de bonheur personnel, leur sommeil qu'elles protègent et gare à qui y touche. Ma mère n'avait pas de moi, mais un fils. Peu lui importait de ne pas dormir ou d'être lasse si j'avais besoin d'elle. Que me reste-t-il à aimer maintenant, de ce même amour sûr de n'être jamais déçu? Un stylo, un briquet, ma chatte.
O toi, la seule, mère, ma mère et de tous les hommes, toi seule, notre mère, mérites notre confiance et notre amour. Tout le reste, femmes, frères, sœurs, enfants, amis, tout le reste n'est que misère et feuille emportée par le vent.
Il y a des génies de la peinture et je n'en sais rien et je n'irai pas y voir et ça ne m'intéresse absolument pas et je n'y connais rien et je n'y veux rien connaître. Il y a des génies de la littérature et je le sais et la comtesse de Noailles n'est pas l'un d'eux, ni celui-ci, ni celui-là surtout. Mais ce que je sais plus encore, c'est que ma mère était un génie de l'amour. Comme la tienne, toi qui me lis. Et je me rappelle tout, tout, ses veilles, toute la nuit, auprès de moi malade, sa bouleversante indulgence, et la belle bague qu'elle avait, avec quelque regret mais avec la faiblesse de l'amour, si vite accepté de m'offrir. Elle était si vite vaincue par son écervelé de vingt ans. Et ses secrètes économies, à moi seul destinées quand j'étais étudiant, et toutes ses combines pour que mon père n'apprenne pas mes folies et ne se fâche pas contre le fils dépensier. Et sa naïve fierté, lorsque le rusé tailleur lui avait dit, pour l'embobiner, que son fils de treize ans avait « du cachet ». Comme elle avait savouré ce mot affreux. Et ses doigts secrètement en cornes contre le mauvais œil quand des femmes regardaient son petit garçon de merveille. Et, durant ses séjours à Genève, sa valise toujours pleine de douceurs, ces douceurs qu'elle appelait <( consolations de la gorge » et qu'elle achetait secrètement, en prévision de quelque envie subite de ma part. Et sa main qu'elle me tendait soudain, brusquement. pour serrer la mienne, comme à un ami. « Mon petit kangourou », me disait-elle. Tout cela est si proche.
C'était il y a quelques milliers d'heures.
Amour de ma mère, à nul autre pareil. Ma fille m'aime. Mais tandis que je suis tout seul à écrire, elle est en train de déjeuner avec un crétinet, épris d'art et de beauté. (Il prononce bottai.) Ma fille m'aime, mais elle a sa vie et elle me laisse seul. Ma mère était mon gui. Rien d'autre n'importait que de coudre auprès de moi. Aspirant un peu de salive, elle cousait et puis nous nous regardions et je me sentais à ma place, rassure, un fils. Ensuite, elle se levait, allait dans sa chère cuisine, passerelle de son commandement, faire ses petites tâches sacrées, faire ses inutiles tapotements sur les boulettes, mettre d'affreux papiers dentelés sur les étagères. Et puis elle m'appelait pour me faire apprécier les papiers dentelés et elle me regardait pour voir si j'approuvais. De ces humbles choses est fait un sublime amour.
Celui-ci, c'est des passions qu'il lui faut et de jeunes chasseresses aux longues cuisses ou de merveilleuses stars qui, entre parenthèses, se mouchent dans les mouchoirs et il n'en sort pas des perles. C'est son affaire et grand bien lui fasse. Moi, c'est ma mère qui m'importe, et surtout Maman en sa vieillesse, ses cheveux blancs et ses bavardages enthousiastes que d'avance je savais par cœur. Moi, c'est ma vieille mère, oui, et le dentier de ses dernières années, le dentier qu'elle lavait sous le robinet. Elle était mignonne quand elle était sans son dentier, si désarmée, si bonne d'être inoffensive comme un nourrisson tout en gencives, enfantine et prononçant mal sans ses fausses dents, mais par maternelle coquetterie se retenant de rire et mettant sa main contre sa bouche vide. Avec elle seule je n'étais pas seul. Maintenant je suis seul avec tous.
Avec les plus aimés, amis, filles et femmes aimantes, il me faut un peu paraître, dissimuler un peu. Avec ma mère, je n'avais qu'à être ce que j'étais, avec mes angoisses, mes pauvres faiblesses, mes misères du corps et de l'âme. Elle ne m'aimait pas moins. Amour de ma mère, à nul autre pareil
Avec elle seule, j'aurais pu vivre loin du monde. Jamais elle ne m'aurait jugé ou critiqué
Jamais elle n'aurait, comme d'autres, pensé : il ne publie plus de livres, ou : il vieillit. Non. Mon fils, se serait-elle dit avec foi.
Eh bien, moi, je t'envoie, les yeux ennoblis par toi, je t'envoie à travers les espaces et les silences, ce même acte de foi, et je te dis gravement : ma Maman.
Tandis qu'elle m'attendait, auréolée de patience, je préférais, imbécile et charmé, m'occuper d'une de ces poétiques demoiselles ambrées, abandonnant ainsi le grain pour l'ivraie. J'ai perdu trois heures de la vie de ma mère. Et pour qui, mon Dieu ? Pour une Atalante, pour un agréable arrangement de chairs. J'ai osé préférer une Atalante à la bonté la plus sacrée, à l'amour de ma mère. Amour de ma mère, à nul autre pareil.
D'ailleurs, la poétique demoiselle, si j'avais perdu, par quelque mal soudain, ma force ou simplement toutes mes dents, elle aurait dit à sa femme de chambre, en me désignant, de balayer cette ordure édentée. Ou, plus noblement, cette musicale donzelle aurait senti, soudain purement senti et eu la spirituelle révélation qu'elle ne m'aimait plus et que ce serait impur de ne pas vivre dans la vérité et de continuer à voir un homme qu'elle n'aimait plus. Son âme se serait envolée à tire-d'aile. Ces nobles personnes aiment les hommes forts, énergiques, affirmatifs, les gorilles, quoi. Edentés ou non, forts ou faibles, jeunes ou vieux, nos mères nous aiment. Et plus nous sommes faibles et plus elles nous aiment. Amour de nos mères, à nul autre pareil.
Petite remarque en passant. Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette, le revoyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l'âme de Juliette n'éprouve plus de nobles émois. Trente grammes de moins et c'est fini, les sublimes gargarismes au clair de lune, les « ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette ».
Si Hamlet avait, à la suite de quelque trouble hypophysaire, maigri de trente kilos, Ophélie ne l'aimerait plus de toute son âme. L'âme d'Ophélie pour s'élever à de divins sentiments a besoin d'un minimum de soixante kilos de biftecks. Il est vrai que si Laure était devenue soudain cul-de-jatte, Pétrarque lui aurait dédié de moins mystiques poèmes. Et pourtant, la pauvre Laure, son regard serait resté le même et son âme aussi. Seulement, voilà, il lui faut des cuissettes à ce monsieur Pétrarque, pour que son âme adore l'âme de Laure. Pauvres mangeurs de viande que nous sommes, nous, avec nos petites blagues d'âme. Assez, mon ami, ne développe plus, on a compris.
Amour de ma mère, à nul autre pareil. Elle perdait tout jugement quand il s'agissait de son fils. Elle acceptait tout de moi, possédée du génie divin qui divinise l'aimé, le pauvre aimé si peu divin. Si, un soir, je lui proposais d'aller au cinéma, elle disait aussitôt que oui, c'était une merveilleuse idée « et parfaitement, que diable, il faut se divertir et jouissons de la vie tandis que nous sommes en vie et vraiment il est fou d'être sages et pourquoi resterions-nous calfeutrés à la maison, comme des vieux, et je suis prête, mon chéri, je n'ai que mon chapeau à mettre ».
(Elle n'avait jamais que son chapeau à mettre, même la nuit où, mélancolique à cause d'une blonde fée et infante, je la réveillai à minuit pour lui demander de sortir avec moi.) Mais si je changeais malicieusement d'avis, parce que je savais ce qui allait se passer, et si je disais que je préférais en somme rester à la maison, immédiatement elle approuvait, non pour m'être agréable, mais par sincérité passionnée et tout explosive, toutes mes décisions étant remarquablement justes. Elle approuvait, sans même savoir qu'elle se contredisait, et elle me disait que « parfaitement, ce sera si agréable de rester gentiment au chaud à la maison et de parler ensemble au lieu d'aller voir ces bêtises de cinéma où la femme est toujours tellement bien coiffée, même quand elle est malade, et d'ailleurs il fait mauvais dehors et puis ce sera fatigant de rentrer tard à la maison et puis, la nuit, il y a des voleurs dans les rues, ces fils de Satan qui vous arrachent votre sac ». Ainsi, au sujet du cinéma, si je changeais malicieusement quatre fois d'avis, quatre fois elle changeait sérieusement d'avis, se contredisant avec la même foi. « Tu te mettras au lit, me disait-elle, si ma dernière décision était contre le cinéma, et moi je resterai près de ton lit jusqu'à ce que tu t'endormes et si tu veux je te raconterai l'histoire des fiançailles manquées de Diamantine, la fille du savonnier, celle qui n'avait qu'une dent et pas de cou, tu sais, et comme quoi ce fut une souris qui fut la cause du drame. Que je te conte et te raconte, mon fils. Sache, mon fils, qu'en ces temps passés, car il y a longtemps et la pauvre Diamantine est morte et. elle est bien où elle est mais nous sommes encore mieux ici, en bas, sache mon fils... » commençait-elle. Et moi j'écoutais avec délices, béat, Hatté, physiquement charmé. Car j'étais amoureux des interminables histoires de ma mère, qu'elle compliquait d'incidentes généalogiques et entrecoupait de friandises miraculeusement surgies d'une valise, interrompant parfois le fil de son histoire pour s'inquiéter de n'avoir pas reçu de lettre de mon père. Mais je la rassurais virilement et mon obéissante mère se laissait convaincre et me racontait d'infinies histoires douloureuses ou bouffonnes du ghetto où je suis né et je ne les oublierai jamais. Parfois, comme je voudrais retourner dans ce ghetto, y vivre entouré de rabbins qui sont comme des femmes à barbe, y vivre de cette vie aimante, passionnée, ergoteuse, un peu nègre et folle. Amour de ma mère. Elle était avec moi comme un de ces chiens aimants, approbateurs et enthousiastes, ravis d'être avec leur maître. La naïve ardeur de son visage m'émouvait, et son adorable faiblesse et cette bonté dans ses yeux. Leurs politiques éphémères? Ce n'est pas mon affaire et qu'ils se débrouillent. Leurs nations, dans dix siècles disparues? L'amour de ma mère est immortel. Amour de ma mère. Elle approuvait mes caprices.
Elle approuvait d'aller au bar automatique manger, en bons complices, des sandwiches, parce qu'il est sage d'économiser « et ne gaspille pas l'argent que tu gagnes avec ton cerveau, mon enfant ». Mais elle approuvait aussi d'aller au restaurant le plus cher, parce que la vie est courte.
Étrange, cet être le plus aimant, ma mère, par quel mystère me suis-je tenu souvent loin d'elle, évitant les baisers et le regard, pourquoi et quelle fut cette cruelle pudeur? Trop tard. Jamais plus je ne la reverrai débarquant de son train à Genève et m'apportant, épanouie, son tribut, des louis d'or qu'elle avait mis secrètement de côté. Une fois, pendant son séjour, elle me prépara une folie de gelée de groseilles, plus de cent pots, pour être sûre que je ne manquerais pas de douceurs lorsqu'elle repartirait. Pendant ses séjours auprès de moi, elle ne voulait rien d'autre que cuisiner abondamment pour moi et, ensuite, parée comme une malhabile reine et corsetée et plus fière et lente qu'un cuirassé à la présomptueuse proue, sortir l'après-midi avec Son Fils, lentement, convenablement.
Amour de nfta mère. Jamais plus je n'irai, dans les nuits, frapper à sa porte pour qu'elle tienne compagnie à mes insomnies. Avec la légèreté cruelle des fils, je frappais à deux heures ou trois heures du matin et toujours elle répondait, réveillée en sursaut, qu'elle ne dormait pas, que je ne l'avais pas réveillée. Elle se levait aussitôt et venait en peignoir,
trébuchante de sommeil, me proposer son cher attirail maternel, un lait de poule ou même de la pâte d'amandes. Faire de la pâte d'amandes à trois heures du matin pour son fils, quoi de plus naturel? Ou bien, elle proposait un bon petit café au lait bien chaud que nous boirions gentiment ensemble en causant infiniment. Elle ne trouvait rien de déraisonnable à boire du café avec moi, au pied de mon lit, à trois heures du matin, et à me raconter jusqu'à l'aube d'anciennes disputes familiales, sujet en lequel elle était experte et passionnée.
Plus de mère pour rester auprès de moi jusqu'à ce que je m'endorme. Le soir, en me couchant, je mets quelquefois une chaise près de mon lit pour me tenir compagnie. Faute de mère, on se contente de chaise. Le milliardaire de l'amour reçu est devenu clochard. Si tu as une insomnie, une de ces nuits, débrouille-toi tout seul, mon ami, et surtout ne frappe à aucune porte. Et si tu te remaries avec cette brune qui t'a plu l'autre jour, garde-toi de frapper à sa porte à trois heures du matin. Tu serais bien reçu. « J'entends que ton respecte mon sommeil », te dirait-elle, les yeux glacés et le menton carré. Amour de ma mère, à nul autre pareil. Oui, je sais que je ressasse et remâche et me répète. Ainsi est la ruminante douleur aux mandibules en veule mouvement perpétuel. Ainsi je me venge de la vie en me rabâchant, le cœur peu gaillard, la bonté de ma mère enfouie.
Amour de ma mère, jamais plus. Elle est en son définitif berceau, la bienfaitrice, la douce dispensatrice. Jamais plus elle ne sera là pour me gronder si je me fais des idées. Jamais plus là pour me nourrir, pour me donner vie chaque jour, pour me mettre au monde chaque jour. Jamais plus là pour me tenir compagnie pendant que je me rase ou que je mange, me surveillant, passive mais attentive sentinelle, tâchant de deviner si j'aime vraiment ces losanges aux noix qu'elle m'a préparés. Jamais plus elle ne me dira de manger moins vite. J'adorais être traité en enfant par elle.
Jamais plus, ses courts sommeils subits de vieillissante cardiaque en son fauteuil, et lorsque je lui demandais si elle dormait, elle répondait toujours, brusquement réveillée, qu'elle avait seulement un peu fermé les yeux. Et elle se levait tout de suite pour servir, pour me proposer de manger plus tôt, et que sais-je, mon Dieu, tout le reste, toutes ses bontés. O Maman, ma jeunesse perdue. Complaintes, appels de ma jeunesse sur l'autre rive.
Par amour pour moi, elle dominait sa peur des bêtes et elle parvenait à aimer ma jolie chatte.
Elle caressait gauchement cette bête dont les mobiles lui échappaient, cette bête à griffes toujours prête à transgresser les Dix Commandements, mais qui n'en était pas moins aimée de son fils et par conséquent charmante certainement. Elle la caressait tout de même d'assez loin, et avec une petite main toute prête à se retirer. De son amour, je revois tout, son épanouissement timide à la gare, lorsqu'elle m'apercevait sur le quai, sa maladroite petite main, le jour cù elle avait pris sous ma dictée, avec tant de fautes d'orthographe et de bonne volonté, des pages d'un livre de moi auxquelles elle ne comprenait saintement que dalle. Je me souviens, je me souviens, et ce n'est pas le meilleur de mes biens.
Amour de ma mère. Jamais plus je n'aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c'est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d'une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c'est-à-dire sans danger? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d'être méchants, pour qu'on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu'on les aime. Et si on allait se coucher et affreusement dormir? Chien endormi n'a pas de puces. Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvénient. Allons nous installer dans l'agréable cercueil. Comme j'aimerais pouvoir ôter, tel l'édenté son dentier qu'il met dans un verre d'eau près de son lit, ôter mon cerveau de sa boîte, ôter mon cœur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ôter mon cerveau et mon cœur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, dans des solutions rafraîchissantes tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Qu'il y a peu d'humains et que soudain le monde est désert.
Pendant ses séjours à Genève, elle m'attendait toujours à la fenêtre. Personne ne m'attendra comme elle à la fenêtre, pendant des heures. Je revois son visage à la fenêtre penché, trop gros et tout de moi empli, si concerné et attentif, un peu vulgaire d'excessive attention, les yeux fixés sur le tournant du trottoir. Elle m'apparaît toujours comme celle qui était à la fenêtre. A la fenêtre et au guet quand je rentrais du travail. Je levais la tête et c'était doux de voir d'en bas ce visage lourd d'attente, cette pensée qui m'attendait, et j'étais filialement rassuré. Maintenant, chaque fois que je rentre chez moi, cette vieille habitude de lever les yeux vers la fenêtre. Mais il n'y a jamais personne à la fenêtre. Qui a besoin de se mettre à la fenêtre pour m'attendre?
Quand je sortais, elle était aussi à la fenêtre, pour rester une minute de plus avec moi et contempler cette forme disparaissante qui était son fils, son lot sur cette terre, son cher fils qu'elle regardait s'éloigner, qu'elle regardait peut-être avec cette étrange et pénétrante pitié que nous avons pour ceux que nous aimons et dont nous connaissons le secret dénuement, cette même aiguë pitié que j'éprouve pour mes aimés lorsque, de ma fenêtre, je les vois dans la rue, seuls et si perdus et désarmés, marchantes catastrophes, et ne se doutant pas que je les regarde Et mes aifnes ne sont pas seulement ma fille et Marianne et quelques autres, mais tous les hommes dans la rue, tous si ratés et chers, et que je n'aime que de loin car de près ils ne sentent pas toujours la rose. Oui, je levais la tête vers ma mère, une fois ou deux fois, rassuré, protégé, mais ne comprenant pas assez mon bonheur. Maintenant, quand je sors de chez moi, je lève encore la tête, quelque peu perdu et hagard. Mais il n'y a jamais personne à la fenêtre.
Jamais plus elle ne me soignera, elle, la seule. La seule qui jamais n'aurait été impatiente, ma maladie aurait-elle duré vingt ans et aurais-je été le plus insupportable des malades. Elle est la seule qui ne m'aurait pas soigné par devoir ou par affection. Mais par besoin. Parce que, moi malade, la seule chose intéressante pendant vingt ans aurait été de me soigner. Ainsi était-elle.
Toutes les autres femmes ont leur cher petit moi autonorre, leur vie, leur soif de bonheur personnel, leur sommeil qu'elles protègent et gare à qui y touche. Ma mère n'avait pas de moi, mais un fils. Peu lui importait de ne pas dormir ou d'être lasse si j'avais besoin d'elle. Que me reste-t-il à aimer maintenant, de ce même amour sûr de n'être jamais déçu? Un stylo, un briquet, ma chatte.
O toi, la seule, mère, ma mère et de tous les hommes, toi seule, notre mère, mérites notre confiance et notre amour. Tout le reste, femmes, frères, sœurs, enfants, amis, tout le reste n'est que misère et feuille emportée par le vent.
Il y a des génies de la peinture et je n'en sais rien et je n'irai pas y voir et ça ne m'intéresse absolument pas et je n'y connais rien et je n'y veux rien connaître. Il y a des génies de la littérature et je le sais et la comtesse de Noailles n'est pas l'un d'eux, ni celui-ci, ni celui-là surtout. Mais ce que je sais plus encore, c'est que ma mère était un génie de l'amour. Comme la tienne, toi qui me lis. Et je me rappelle tout, tout, ses veilles, toute la nuit, auprès de moi malade, sa bouleversante indulgence, et la belle bague qu'elle avait, avec quelque regret mais avec la faiblesse de l'amour, si vite accepté de m'offrir. Elle était si vite vaincue par son écervelé de vingt ans. Et ses secrètes économies, à moi seul destinées quand j'étais étudiant, et toutes ses combines pour que mon père n'apprenne pas mes folies et ne se fâche pas contre le fils dépensier. Et sa naïve fierté, lorsque le rusé tailleur lui avait dit, pour l'embobiner, que son fils de treize ans avait « du cachet ». Comme elle avait savouré ce mot affreux. Et ses doigts secrètement en cornes contre le mauvais œil quand des femmes regardaient son petit garçon de merveille. Et, durant ses séjours à Genève, sa valise toujours pleine de douceurs, ces douceurs qu'elle appelait <( consolations de la gorge » et qu'elle achetait secrètement, en prévision de quelque envie subite de ma part. Et sa main qu'elle me tendait soudain, brusquement. pour serrer la mienne, comme à un ami. « Mon petit kangourou », me disait-elle. Tout cela est si proche.
C'était il y a quelques milliers d'heures.
Amour de ma mère, à nul autre pareil. Ma fille m'aime. Mais tandis que je suis tout seul à écrire, elle est en train de déjeuner avec un crétinet, épris d'art et de beauté. (Il prononce bottai.) Ma fille m'aime, mais elle a sa vie et elle me laisse seul. Ma mère était mon gui. Rien d'autre n'importait que de coudre auprès de moi. Aspirant un peu de salive, elle cousait et puis nous nous regardions et je me sentais à ma place, rassure, un fils. Ensuite, elle se levait, allait dans sa chère cuisine, passerelle de son commandement, faire ses petites tâches sacrées, faire ses inutiles tapotements sur les boulettes, mettre d'affreux papiers dentelés sur les étagères. Et puis elle m'appelait pour me faire apprécier les papiers dentelés et elle me regardait pour voir si j'approuvais. De ces humbles choses est fait un sublime amour.
Celui-ci, c'est des passions qu'il lui faut et de jeunes chasseresses aux longues cuisses ou de merveilleuses stars qui, entre parenthèses, se mouchent dans les mouchoirs et il n'en sort pas des perles. C'est son affaire et grand bien lui fasse. Moi, c'est ma mère qui m'importe, et surtout Maman en sa vieillesse, ses cheveux blancs et ses bavardages enthousiastes que d'avance je savais par cœur. Moi, c'est ma vieille mère, oui, et le dentier de ses dernières années, le dentier qu'elle lavait sous le robinet. Elle était mignonne quand elle était sans son dentier, si désarmée, si bonne d'être inoffensive comme un nourrisson tout en gencives, enfantine et prononçant mal sans ses fausses dents, mais par maternelle coquetterie se retenant de rire et mettant sa main contre sa bouche vide. Avec elle seule je n'étais pas seul. Maintenant je suis seul avec tous.
Avec les plus aimés, amis, filles et femmes aimantes, il me faut un peu paraître, dissimuler un peu. Avec ma mère, je n'avais qu'à être ce que j'étais, avec mes angoisses, mes pauvres faiblesses, mes misères du corps et de l'âme. Elle ne m'aimait pas moins. Amour de ma mère, à nul autre pareil
Avec elle seule, j'aurais pu vivre loin du monde. Jamais elle ne m'aurait jugé ou critiqué
Jamais elle n'aurait, comme d'autres, pensé : il ne publie plus de livres, ou : il vieillit. Non. Mon fils, se serait-elle dit avec foi.
Eh bien, moi, je t'envoie, les yeux ennoblis par toi, je t'envoie à travers les espaces et les silences, ce même acte de foi, et je te dis gravement : ma Maman.
C'est un samedi après-midi d'hiver, moment rituellement consacré au match de rugby. Il prend le train pour Newlands assez tôt et ils arrivent à temps pour le lever de rideau à 14 h 15 qui sera suivi du match principal à 16 heures. Après quoi, ils reprendront le train pour rentrer.
Il va à Newlands avec son père parce que le sport - le rugby en hiver, le cricket en été - est le lien le plus fort qui reste entre eux, et parce que cela lui a fait un coup, comme un coup de couteau en plein cœur, le samedi qui a suivi son retour au pays, de voir son père enfiler son pardessus et, sans un mot, partir pour Newlands comme un enfant solitaire.
Son père n'a pas d'amis. Lui non plus, mais pour des raisons différentes. Plus jeune, il avait des amis; mais ils sont à présent dispersés dans le monde entier, et on dirait qu'il ne sait plus s'y prendre, ou qu'il n'a plus la volonté de s'en faire de nouveaux. Ils en sont donc réduits à se retourner, lui vers son père et son père vers lui. De même qu'ils vivent ensemble, le samedi ils trouvent leur plaisir ensemble. C'est la loi de la famille.
À son retour, il a été surpris de voir que son père ne connaissait personne. Il avait toujours vu son père comme un homme sociable. Mais soit il se trompait, soit son père a changé. C'est peut-être tout simplement quelque chose qui arrive aux hommes en vieillissant: ils se replient sur eux-mêmes. Le samedi, les gradins de Newlands sont pleins de gens comme lui, des hommes tout seuls, en gabardine grise, au crépuscule de leur vie, qui ne parlent à personne comme si leur solitude était une maladie honteuse.
Son père et lui sont côte à côte sur les gradins nord et regardent le lever de rideau. L'ambiance dans le stade est à la mélancolie. C'est la dernière saison où le stade accueillera des matches de championnat. Avec l'arrivée tardive de la télévision dans le pays, l'intérêt pour le rugby joué en club s'est émoussé. Les hommes qui passaient leur samedi après-midi à Newlands préfèrent maintenant rester chez eux et regarder le match de la semaine sur le petit écran. Sur les milliers de places dans les gradins nord, c'est à peine s'il y a une douzaine de spectateurs. Les gradins côté voie ferrée sont totalement déserts. Sur les gradins sud il y a encore un groupe de Coloureds irréductibles qui viennent encourager l'équipe de l'université et les Villagers, et huer Stellenbosch et Van der Stel. Seule la grande tribune accueille un nombre respectable de spectateurs, un millier peut-être.
Il y a un quart de siècle, quand il était enfant, c'était différent. Lors d'un grand jour de championnat, le jour où Hamiltons rencontrait les Villagers, par exemple, ou quand UCT jouait contre Stellenbosch, on avait du mal à se procurer des places debout. Moins d'une heure Japrès le coup de sifflet final, les camionnettes de l'Argus, le quotidien du soir, fonçaient dans les rues de la ville pour déposer des paquets du supplément sportif qui se vendait aux coins des rues; on y trouvait les comptes rendus de témoins oculaires de tous les matches de première division, même ceux qui se jouaient loin, à Somerset West ou Stellenbosch, et les résultats des autres divisions 2A et 2B, 3A et 3B.
Ce temps n'est plus. Le championnat est à bout de souffle. Cela se sent aujourd'hui non seulement sur les gradins, mais même sur le terrain. L'écho des cris dans le vaste espace du stade vide démotive les équipes qui jouent sans y croire. Ils assistent à l'agonie d'un rituel, un vrai rituel petit-bourgeois sud-africain. Ses derniers adeptes sont rassemblés ici aujourd'hui: des vieillards tristes comme son père; des fils maussades qui font leur devoir, comme lui.
Il se met à pleuvioter. Il ouvre un parapluie au-dessus de leurs têtes. Sur le terrain, trente jeunes gars s'agitent n'importe comment, essayant de se saisir du ballon humide.
En lever de rideau, Union en bleu ciel rencontre Gardens en bordeaux et noir. Union et Gardens sont en bas de liste dans le classement de première division et risquent d'être éliminés. Il n'en a pas toujours été ainsi.
Jadis il fallait compter avec Gardens dans le rugby de la Province occidentale. À la maison, il y a un cadre avec une photo de l'équipe trois de Gardens telle qu'elle était en 1938: son père est assis au premier rang, dans son maillot rayé lavé de frais avec l'écusson de Gardens, le col relevé coquettement sur ses oreilles. Sans des événements imprévus, la Seconde Guerre mondiale notamment, son père aurait peut-être - qui sait - été sélectionné pour l'équipe deux.
Si la fidélité au passé comptait encore pour quelque chose, son père encouragerait Gardens contre Union.
Mais à la vérité, son père se moque bien de qui l'em-portera, Gardens, Union, ou tartempion. En fait, il a peine à discerner ce qui lui tient à cœur, en matière de rugby ou d'autre chose. S'il parvenait à percer le mystère de ce que son père veut en ce monde, il serait peut-être meilleur fils.
Ils sont tous comme cela dans la famille de son père
- il ne sait leur trouver la moindre passion. Ils semblent même indifférents à l'argent. Tout ce qu'ils sou-haitent, c'est être en bons termes avec tout le monde et rire un peu de temps en temps.
Pour ce qui est de rire, il est bien le dernier compagnon qu'il faut à son père. Là, il arrive bon dernier de la classe. Un ténébreux: voilà comment le monde doit le voir, si toutefois le monde le voit. Un gars sinistre; un éteignoir; un encroûté.
Et puis il y a aussi la question de la musique de son père. Après que Mussolini a capitulé en 1944 et que les Allemands ont été repoussés vers le nord, les troupes des Alliés, y compris les Sud-Africains, qui occupaient l'Italie ont pu trouver un peu de détente et s'amuser.
Parmi les distractions qu'on leur offrait, il y avait des places gratuites dans les grands opéras. Des jeunes gens d'Amérique, de Grande-Bretagne et des lointains dominions au-delà des mers se sont trouvés exposés à la Tosca, au Barbier de Séville ou à Lucia di Lammermoor.
Rares furent ceux qui y prirent goût, mais son père fut de ceux-là. Élevé sur la musique des ballades sentimentales irlandaises et anglaises, il a découvert avec délices la richesse de cette musique nouvelle pour lui, et a été sidéré par le spectacle. Il ne se lassait pas de retourner à l'Opéra.
Ainsi quand le caporal Coetzee est revenu en Afrique du Sud à la fin des hostilités, il a rapporté la passion qu'il venait de découvrir: l'opéra. Il chantait « La donna è mobile » dans son bain. « Figaro-ci, Figaro-là, Figaro, Figaro, Fi-i-i-garo! » Il est parti acheter un phonographe, le premier qu'a eu la famille; et il passait et repassait le 78 tours de Caruso qui chantait « Che gelida manina ».
Quand sont arrivés les 33 tours, il a acheté un meilleur électrophone, et un album de la Tebaldi qui chantait les arias que le public aimait.
C'est ainsi que, durant son adolescence, il y avait à la maison deux écoles de musique vocale qui se faisaient la guerre: l'école italienne, pour le goût de son père, illustrée par la Tebaldi et Tito Gobbi de toute leur voix; et l'école allemande, pour lui, qui commençait par Bach. Tout l'après-midi du dimanche, on ne s'entendait plus dans la maison; on n'entendait que les chœurs de la Messe en si mineur; puis le soir, quand on avait enfin fait taire Bach, son père se versait un brandy, mettait Renata Tebaldi, et s'asseyait pour écouter de vraies mélodies, du vrai chant.
À cause de la sensualité décadente qui s'en dégageait - c'est ainsi qu'il percevait cette musique à l'âge de seize ans -, il avait résolu qu'il haïrait et mépriserait à jamais l'opéra italien. Le fait qu'il pourrait le mépriser simplement parce que son père aimait cette musique et ces voix, qu'il aurait résolu de mépriser et de haïr tout ce qui pourrait plaire à son père, était une possibilité qu'il se refusait à envisager.
Un jour où il n'y avait personne d'autre à la maison, il a sorti le disque de la Tebaldi de sa pochette et il en a rayé la surface avec une lame de rasoir, en appuyant bien fort.
Le dimanche soir, son père a mis le disque. L'aiguille sautait à chaque révolution. « Qui a fait ça? » a-t-il demandé. Mais personne, semblait-il, n'était respon-sable. C'était arrivé tout seul.
Ainsi a fini la Tebaldi; dès lors, Bach pouvait régner sans partage.
Cette méchanceté mesquine lui a laissé depuis vingt ans d'amers remords qui, loin de s'atténuer avec le temps, se sont au contraire faits plus cuisants. L'une de ses premières préoccupations à son retour au pays a été de courir les magasins de disques pour trouver l'album de la Tebaldi. Il a cherché en vain, mais il est tombé sur un autre disque qui réunissait quelques-unes de ces arias. Il l'a rapporté à la maison, l'a joué d'un bout à l'autre, espérant faire sortir son père de sa chambre, comme un chasseur essaie d'attirer les oiseaux de son flûtiau. Mais son père n'a pas manifesté le moindre intérêt.
« Tu ne reconnais pas cette voix? »
Son père a fait non de la tête.
« C'est Renata Tebaldi. Tu ne te rappelles pas comme tu aimais Tebaldi autrefois? »
Il ne voulait pas s'avouer vaincu. Il continuait d'es pérer qu'un jour, alors qu'il ne serait pas à la maison, son père mettrait le nouveau disque impeccable, se verserait un verre de brandy, s'installerait dans son fauteuil, et se laisserait transporter à Rome ou à Milan ou ailleurs, là où ses oreilles de jeune homme s'étaient ouvertes à la beauté sensuelle de la voix humaine. Il voulait que le cœur de son père se gonfle de la joie connue jadis; ne serait-ce que pour une heure, il voulait qu'il retrouve cette jeunesse perdue, qu'il oublie son existence actuelle d'homme écrasé, humilié. Mais plus que tout il voulait que son père lui pardonne. Pardonne-moi ! avait-il envie de lui dire. Te pardonner? Grands dieux, qu'y a-t-il à par-donner? Sur quoi, s'il arrivait à en trouver le courage, il ferait enfin des aveux complets: Pardonne-moi d'avoir méchamment, avec préméditation, rayé ton disque de la Tebaldi. Et pour bien d'autres choses encore, tant de choses qu'il me faudrait toute la journée pour les énu-mérer. Pour d'innombrables mesquineries. Pour le cœur mesquin qui a conçu ces méchancetés. En somme, pour tout ce que j'ai fait depuis le jour où je suis né, si bien que j'ai réussi à faire de ta vie un supplice.
Mais non, aucun indice, pas le moindre, que, durant ses absences, la voix de la Tebaldi, libérée, avait pris son envol. On aurait dit que la Tebaldi avait perdu son charme, ou bien que son père se livrait à un horrible petit jeu. Ma vie, un supplice? Qu'est-ce qui te donne à penser que ma vie a été un supplice? Qu'est-ce qui te donne à penser qu'il était en ton pouvoir de faire de ma vie un supplice?
De temps en temps il se passait le disque de Tebaldi pour lui seul; et, comme il l'écoutait, quelque chose au fond de lui semblait changer. Comme il était arrivé à son père en 1944, son cœur s'est mis à vibrer à l'unisson du cœur de Mimi. De même que cette voix en montant peu à peu en un arc majestueux avait dû parler à l'âme de son père, voilà qu'elle parlait à son âme aussi, l'enjoignant de la rejoindre dans son envol infini.
Alors, comment a-t-il fait fausse route durant toutes ces années? Pourquoi n'a-t-il pas écouté Verdi, Puccini?
A-t-il été sourd? Ou bien la vérité est-elle pire encore: a-t-il, jeune comme il l'était, parfaitement entendu et reconnu l'appel de la Tebaldi et, minaudant, les lèvres serrées («ça, jamais »), s'est-il refusé à y répondre? A bas la Tebaldi, à bas l'Italie, à bas la chair! Et si son père devait être emporté dans ce grand naufrage, eh bien soit!
Ce qui se passe chez son père, il n'en a pas la moindre idée. Son père ne parle jamais de lui-même, ne tient pas de journal, n'écrit jamais de lettre. À une seule occasion, par hasard, la porte s'est entrouverte un tout petit peu.
Dans l'édition du week-end de l'Argus, dans le supplément « L'Art de vivre », il est tombé sur un questionnaire auquel son père avait répondu et qu'il avait laissé traîner. « Index de satisfaction: cochez oui ou non.»
À la troisième question « Avez-vous connu beaucoup de gens du sexe opposé? », son père avait coché la case Non. Question numéro quatre: « Vos relations avec le sexe opposé ont-elles été une source de satisfaction? »
De nouveau, réponse Non.
Le score de son père est de 6 sur 20. D'après l'auteur du questionnaire, un certain Ray Schwarz, docteur en médecine, Ph.D., auteur de Comment réussir dans la vie et en amour, guide de l'épanouissement per-sonnel, et gros succès de librairie, un score de 15 ou plus indique que l'on a eu une vie tout à fait satisfai-sante. En revanche, un score au-dessous de 10 devrait vous inciter à avoir une attitude plus positive: s'inscrire à un club de rencontres ou de danse serait un pas dans la bonne direction.
Il va à Newlands avec son père parce que le sport - le rugby en hiver, le cricket en été - est le lien le plus fort qui reste entre eux, et parce que cela lui a fait un coup, comme un coup de couteau en plein cœur, le samedi qui a suivi son retour au pays, de voir son père enfiler son pardessus et, sans un mot, partir pour Newlands comme un enfant solitaire.
Son père n'a pas d'amis. Lui non plus, mais pour des raisons différentes. Plus jeune, il avait des amis; mais ils sont à présent dispersés dans le monde entier, et on dirait qu'il ne sait plus s'y prendre, ou qu'il n'a plus la volonté de s'en faire de nouveaux. Ils en sont donc réduits à se retourner, lui vers son père et son père vers lui. De même qu'ils vivent ensemble, le samedi ils trouvent leur plaisir ensemble. C'est la loi de la famille.
À son retour, il a été surpris de voir que son père ne connaissait personne. Il avait toujours vu son père comme un homme sociable. Mais soit il se trompait, soit son père a changé. C'est peut-être tout simplement quelque chose qui arrive aux hommes en vieillissant: ils se replient sur eux-mêmes. Le samedi, les gradins de Newlands sont pleins de gens comme lui, des hommes tout seuls, en gabardine grise, au crépuscule de leur vie, qui ne parlent à personne comme si leur solitude était une maladie honteuse.
Son père et lui sont côte à côte sur les gradins nord et regardent le lever de rideau. L'ambiance dans le stade est à la mélancolie. C'est la dernière saison où le stade accueillera des matches de championnat. Avec l'arrivée tardive de la télévision dans le pays, l'intérêt pour le rugby joué en club s'est émoussé. Les hommes qui passaient leur samedi après-midi à Newlands préfèrent maintenant rester chez eux et regarder le match de la semaine sur le petit écran. Sur les milliers de places dans les gradins nord, c'est à peine s'il y a une douzaine de spectateurs. Les gradins côté voie ferrée sont totalement déserts. Sur les gradins sud il y a encore un groupe de Coloureds irréductibles qui viennent encourager l'équipe de l'université et les Villagers, et huer Stellenbosch et Van der Stel. Seule la grande tribune accueille un nombre respectable de spectateurs, un millier peut-être.
Il y a un quart de siècle, quand il était enfant, c'était différent. Lors d'un grand jour de championnat, le jour où Hamiltons rencontrait les Villagers, par exemple, ou quand UCT jouait contre Stellenbosch, on avait du mal à se procurer des places debout. Moins d'une heure Japrès le coup de sifflet final, les camionnettes de l'Argus, le quotidien du soir, fonçaient dans les rues de la ville pour déposer des paquets du supplément sportif qui se vendait aux coins des rues; on y trouvait les comptes rendus de témoins oculaires de tous les matches de première division, même ceux qui se jouaient loin, à Somerset West ou Stellenbosch, et les résultats des autres divisions 2A et 2B, 3A et 3B.
Ce temps n'est plus. Le championnat est à bout de souffle. Cela se sent aujourd'hui non seulement sur les gradins, mais même sur le terrain. L'écho des cris dans le vaste espace du stade vide démotive les équipes qui jouent sans y croire. Ils assistent à l'agonie d'un rituel, un vrai rituel petit-bourgeois sud-africain. Ses derniers adeptes sont rassemblés ici aujourd'hui: des vieillards tristes comme son père; des fils maussades qui font leur devoir, comme lui.
Il se met à pleuvioter. Il ouvre un parapluie au-dessus de leurs têtes. Sur le terrain, trente jeunes gars s'agitent n'importe comment, essayant de se saisir du ballon humide.
En lever de rideau, Union en bleu ciel rencontre Gardens en bordeaux et noir. Union et Gardens sont en bas de liste dans le classement de première division et risquent d'être éliminés. Il n'en a pas toujours été ainsi.
Jadis il fallait compter avec Gardens dans le rugby de la Province occidentale. À la maison, il y a un cadre avec une photo de l'équipe trois de Gardens telle qu'elle était en 1938: son père est assis au premier rang, dans son maillot rayé lavé de frais avec l'écusson de Gardens, le col relevé coquettement sur ses oreilles. Sans des événements imprévus, la Seconde Guerre mondiale notamment, son père aurait peut-être - qui sait - été sélectionné pour l'équipe deux.
Si la fidélité au passé comptait encore pour quelque chose, son père encouragerait Gardens contre Union.
Mais à la vérité, son père se moque bien de qui l'em-portera, Gardens, Union, ou tartempion. En fait, il a peine à discerner ce qui lui tient à cœur, en matière de rugby ou d'autre chose. S'il parvenait à percer le mystère de ce que son père veut en ce monde, il serait peut-être meilleur fils.
Ils sont tous comme cela dans la famille de son père
- il ne sait leur trouver la moindre passion. Ils semblent même indifférents à l'argent. Tout ce qu'ils sou-haitent, c'est être en bons termes avec tout le monde et rire un peu de temps en temps.
Pour ce qui est de rire, il est bien le dernier compagnon qu'il faut à son père. Là, il arrive bon dernier de la classe. Un ténébreux: voilà comment le monde doit le voir, si toutefois le monde le voit. Un gars sinistre; un éteignoir; un encroûté.
Et puis il y a aussi la question de la musique de son père. Après que Mussolini a capitulé en 1944 et que les Allemands ont été repoussés vers le nord, les troupes des Alliés, y compris les Sud-Africains, qui occupaient l'Italie ont pu trouver un peu de détente et s'amuser.
Parmi les distractions qu'on leur offrait, il y avait des places gratuites dans les grands opéras. Des jeunes gens d'Amérique, de Grande-Bretagne et des lointains dominions au-delà des mers se sont trouvés exposés à la Tosca, au Barbier de Séville ou à Lucia di Lammermoor.
Rares furent ceux qui y prirent goût, mais son père fut de ceux-là. Élevé sur la musique des ballades sentimentales irlandaises et anglaises, il a découvert avec délices la richesse de cette musique nouvelle pour lui, et a été sidéré par le spectacle. Il ne se lassait pas de retourner à l'Opéra.
Ainsi quand le caporal Coetzee est revenu en Afrique du Sud à la fin des hostilités, il a rapporté la passion qu'il venait de découvrir: l'opéra. Il chantait « La donna è mobile » dans son bain. « Figaro-ci, Figaro-là, Figaro, Figaro, Fi-i-i-garo! » Il est parti acheter un phonographe, le premier qu'a eu la famille; et il passait et repassait le 78 tours de Caruso qui chantait « Che gelida manina ».
Quand sont arrivés les 33 tours, il a acheté un meilleur électrophone, et un album de la Tebaldi qui chantait les arias que le public aimait.
C'est ainsi que, durant son adolescence, il y avait à la maison deux écoles de musique vocale qui se faisaient la guerre: l'école italienne, pour le goût de son père, illustrée par la Tebaldi et Tito Gobbi de toute leur voix; et l'école allemande, pour lui, qui commençait par Bach. Tout l'après-midi du dimanche, on ne s'entendait plus dans la maison; on n'entendait que les chœurs de la Messe en si mineur; puis le soir, quand on avait enfin fait taire Bach, son père se versait un brandy, mettait Renata Tebaldi, et s'asseyait pour écouter de vraies mélodies, du vrai chant.
À cause de la sensualité décadente qui s'en dégageait - c'est ainsi qu'il percevait cette musique à l'âge de seize ans -, il avait résolu qu'il haïrait et mépriserait à jamais l'opéra italien. Le fait qu'il pourrait le mépriser simplement parce que son père aimait cette musique et ces voix, qu'il aurait résolu de mépriser et de haïr tout ce qui pourrait plaire à son père, était une possibilité qu'il se refusait à envisager.
Un jour où il n'y avait personne d'autre à la maison, il a sorti le disque de la Tebaldi de sa pochette et il en a rayé la surface avec une lame de rasoir, en appuyant bien fort.
Le dimanche soir, son père a mis le disque. L'aiguille sautait à chaque révolution. « Qui a fait ça? » a-t-il demandé. Mais personne, semblait-il, n'était respon-sable. C'était arrivé tout seul.
Ainsi a fini la Tebaldi; dès lors, Bach pouvait régner sans partage.
Cette méchanceté mesquine lui a laissé depuis vingt ans d'amers remords qui, loin de s'atténuer avec le temps, se sont au contraire faits plus cuisants. L'une de ses premières préoccupations à son retour au pays a été de courir les magasins de disques pour trouver l'album de la Tebaldi. Il a cherché en vain, mais il est tombé sur un autre disque qui réunissait quelques-unes de ces arias. Il l'a rapporté à la maison, l'a joué d'un bout à l'autre, espérant faire sortir son père de sa chambre, comme un chasseur essaie d'attirer les oiseaux de son flûtiau. Mais son père n'a pas manifesté le moindre intérêt.
« Tu ne reconnais pas cette voix? »
Son père a fait non de la tête.
« C'est Renata Tebaldi. Tu ne te rappelles pas comme tu aimais Tebaldi autrefois? »
Il ne voulait pas s'avouer vaincu. Il continuait d'es pérer qu'un jour, alors qu'il ne serait pas à la maison, son père mettrait le nouveau disque impeccable, se verserait un verre de brandy, s'installerait dans son fauteuil, et se laisserait transporter à Rome ou à Milan ou ailleurs, là où ses oreilles de jeune homme s'étaient ouvertes à la beauté sensuelle de la voix humaine. Il voulait que le cœur de son père se gonfle de la joie connue jadis; ne serait-ce que pour une heure, il voulait qu'il retrouve cette jeunesse perdue, qu'il oublie son existence actuelle d'homme écrasé, humilié. Mais plus que tout il voulait que son père lui pardonne. Pardonne-moi ! avait-il envie de lui dire. Te pardonner? Grands dieux, qu'y a-t-il à par-donner? Sur quoi, s'il arrivait à en trouver le courage, il ferait enfin des aveux complets: Pardonne-moi d'avoir méchamment, avec préméditation, rayé ton disque de la Tebaldi. Et pour bien d'autres choses encore, tant de choses qu'il me faudrait toute la journée pour les énu-mérer. Pour d'innombrables mesquineries. Pour le cœur mesquin qui a conçu ces méchancetés. En somme, pour tout ce que j'ai fait depuis le jour où je suis né, si bien que j'ai réussi à faire de ta vie un supplice.
Mais non, aucun indice, pas le moindre, que, durant ses absences, la voix de la Tebaldi, libérée, avait pris son envol. On aurait dit que la Tebaldi avait perdu son charme, ou bien que son père se livrait à un horrible petit jeu. Ma vie, un supplice? Qu'est-ce qui te donne à penser que ma vie a été un supplice? Qu'est-ce qui te donne à penser qu'il était en ton pouvoir de faire de ma vie un supplice?
De temps en temps il se passait le disque de Tebaldi pour lui seul; et, comme il l'écoutait, quelque chose au fond de lui semblait changer. Comme il était arrivé à son père en 1944, son cœur s'est mis à vibrer à l'unisson du cœur de Mimi. De même que cette voix en montant peu à peu en un arc majestueux avait dû parler à l'âme de son père, voilà qu'elle parlait à son âme aussi, l'enjoignant de la rejoindre dans son envol infini.
Alors, comment a-t-il fait fausse route durant toutes ces années? Pourquoi n'a-t-il pas écouté Verdi, Puccini?
A-t-il été sourd? Ou bien la vérité est-elle pire encore: a-t-il, jeune comme il l'était, parfaitement entendu et reconnu l'appel de la Tebaldi et, minaudant, les lèvres serrées («ça, jamais »), s'est-il refusé à y répondre? A bas la Tebaldi, à bas l'Italie, à bas la chair! Et si son père devait être emporté dans ce grand naufrage, eh bien soit!
Ce qui se passe chez son père, il n'en a pas la moindre idée. Son père ne parle jamais de lui-même, ne tient pas de journal, n'écrit jamais de lettre. À une seule occasion, par hasard, la porte s'est entrouverte un tout petit peu.
Dans l'édition du week-end de l'Argus, dans le supplément « L'Art de vivre », il est tombé sur un questionnaire auquel son père avait répondu et qu'il avait laissé traîner. « Index de satisfaction: cochez oui ou non.»
À la troisième question « Avez-vous connu beaucoup de gens du sexe opposé? », son père avait coché la case Non. Question numéro quatre: « Vos relations avec le sexe opposé ont-elles été une source de satisfaction? »
De nouveau, réponse Non.
Le score de son père est de 6 sur 20. D'après l'auteur du questionnaire, un certain Ray Schwarz, docteur en médecine, Ph.D., auteur de Comment réussir dans la vie et en amour, guide de l'épanouissement per-sonnel, et gros succès de librairie, un score de 15 ou plus indique que l'on a eu une vie tout à fait satisfai-sante. En revanche, un score au-dessous de 10 devrait vous inciter à avoir une attitude plus positive: s'inscrire à un club de rencontres ou de danse serait un pas dans la bonne direction.
Il y a un texte sur le moment où cette pute m'appelle pour mettre la table en plein edging ?
Citation de ubitler
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Citation de framboisecitron
Je lirai demain, c'est trop long j'ai la flemme... ça a l'air intéressant

