Quiconque lit ces paroles de Jésus sans les commentaires chrétiens qui les accompagnent généralement en déduira sans le moindre doute que celui-ci annonce la venue d’un autre que lui, appelé « Fils de l’homme » et d’une importance capitale, comme le prouvent les mots : « tenez-vous prêts ». L’expression « Fils de l’homme » est bien connue des juifs auxquels s’adresse Jésus, elle fait référence à la vision de Daniel - que nous avons déjà mentionnée - et dans laquelle le prophète juif voit quatre bêtes symbolisant les empires babylonien, médo-perse et grec, et enfin l’empire romain qui sera détruit par le « Fils de l’homme », lequel établira un cinquième empire, indestructible et fondé sur une religion. L’expression « Fils de l’homme » fait en particulier allusion à ce passage qui décrit le « fils de l’homme » par lequel le royaume de Dieu sera établi à jamais sur terre : « Je regardai pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu’un de semblable à un fils de l’homme. Il s’avança vers l’ancien des jours et on le fit approcher de lui. On lui donna la domination, la gloire et le règne, et tous les peuples, les nations, et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination
éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit. »162
Les commentateurs chrétiens expliquent pourtant, contre toute évidence, que Jésus, en Matthieu 24, 44, parle de lui-même, annonçant son propre retour : la parousie. Or, comme ici, la formule « Fils de l’homme », qui apparaît près de quatre-vingts fois dans la bouche de Jésus, est toujours employée à la troisième personne, comme s’il s’agissait d’un autre que lui. Ainsi, Luc fait dire à Jésus : « Je vous le dis, quiconque me confessera devant les hommes, le Fils de l’homme le confessera aussi devant les anges de Dieu, mais celui qui me reniera devant les hommes sera renié devant les
anges de Dieu. »163 Voici le même passage rapporté par Marc : « Car quiconque aura honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aura aussi honte de
lui. »164 Ce passage est si problématique pour Matthieu qu’il croit nécessaire d’éliminer l’expression « Fils de l’homme » au profit du pronom « je », bien plus naturel à cet endroit après le pronom « me », si évidemment Jésus parle de lui-même : « C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux. Mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant
mon Père qui est dans les cieux. »165
Or, l’interprétation dominante depuis Rudolf Bultmann166 est que, puisque Jésus parle du Fils de l’homme à la troisième personne, c’est qu’il désigne un autre que lui. Jésus se serait lui-même considéré comme le précurseur d’un autre personnage salvateur. Ce n’est qu’après Pâques, où Jésus serait apparu à certains de ses disciples qui le croyaient mort sur la croix, que les premiers chrétiens l’auraient identifié à cette figure salvatrice du Fils de l’homme. D’ailleurs, les disciples de Jésus ne lui attribuent jamais dans les Évangiles le titre de « Fils de l’homme », contrairement à celui de « Fils de Dieu » employée treize fois par eux dans le Nouveau Testament pour
désigner le Messie167. De même, ce titre n’est jamais appliqué à Jésus par Paul qui connaît parfaitement les Ecritures, et notamment la vision de Daniel, et qui n’aurait pas manqué d’attribuer ce titre glorieux à celui qu’il a élevé au rang de Dieu. Ce titre est également absent des formules du credo chrétien.
Tout ceci fait dire à certains commentateurs tel Lietzmann, dans Der Menschensohn (1896), que « l’expression araméenne de l’Evangile, barends (fils de l’homme), n’a pu ni constituer un titre messianique, ni apparaître dans la littérature chrétienne avec ce sens qu’entre les années 60 et 90 »,
c’est-à-dire, tardivement168.
Par ailleurs, la description du fils de l’homme de Daniel ne correspond en rien à Jésus qui n’a pas détruit l’empire romain répondant au contraire à celui qui lui demandait s’il était permis de payer le tribut à César : « Rendez
donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »169 Les premiers chrétiens, oubliant ces paroles du Messie : « Mon royaume n’est
pas de ce monde »170, attendaient donc le retour imminent du Fils de l’homme, Jésus, descendant des nuées et entouré d’anges, afin d’établir le royaume de Dieu sur terre. Et ils l’attendent jusqu’à ce jour !
En revanche le fils de l’homme de Daniel correspond parfaitement au prophète Mouhammad, à l’origine du royaume de Dieu, l’empire musulman, seul empire fondé sur la religion de Dieu, comme nous l’avons démontré dans le deuxième partie de cet ouvrage où nous avons mentionné ces paroles de Gustave Le Bon : « L’idéal créé par Mahomet fut exclusivement religieux, et l’empire fondé par les Arabes présente ce phénomène particulier d’avoir été le seul grand empire uniquement établi au nom d’une religion, et faisant dériver de cette religion même toutes ses
institutions politiques et sociales.
