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Des rictus diaboliques
À Gassouba, le lendemain, l’inévitable horde se reforme derrière nous. Nous traversons le bled sans dire un mot, sans répondre aux insultes cent fois entendues. Rien. Pas un regard, pas un mot. En fait, on s’habitue à tout. Les pierres se mettent à voler en tout sens, que nous ne pouvons pas voir venir, la plupart dans les jambes ; ça aussi, nous en avons pris l’habitude. Nous continuons à avancer comme si de rien n’était, mais la gamelle que Sonia porte sur son sac explose sous une pierre plus grosse. Elle se retourne et se baisse pour la ramasser, stoïque, mais ce faisant, elle s’expose aux tirs. Je me précipite pour la protéger quand j’aperçois dans le ciel une demi-brique décrire au ralenti une parabole vers sa nuque baissée. Vision d’horreur. Je plonge et l’intercepte de la main droite. Voile noir. Une violente douleur me fait voir des étoiles ; dans mon vol, je m’étale de tout mon long et le relève dans un cauchemar. Jamais vu des gens rire autant. Rictus diaboliques. Ils se fendent de ma tronche. Fuir ! Il faut fuir ! Nous courons à perdre haleine. Ils ont gagné. Ils nous ont chassés de leur village. C’est encore ce qu’ils voulaient… J’ai tout le côté gauche ensanglanté, éraflé par la chute. Le genou, la cuisse et l’avant-bras. Les mouches sont déjà au festin. Mon petit doigt droit est tout bleu, tout gonflé. Cassé. Je boite. Enragé. Humilié. Blessé. Sonia n’a rien. Dieu soit loué !

Après avoir surmonté les charges de rhinocéros, d’éléphants, de lions, les tueurs de l’Alexandra township, la barbarie des war-vets du Zimbabwe, le choléra au Mozambique, la famine au Malawi, les lions mangeurs d’hommes de Rungwa, les fièvres du paludisme, les vertiges du Kili, les chaleurs du Natron, les guerres tribales entre Pokots et Turkanas, Dassanetchs et Hamers, la soif dans les déserts de la mer de Jade, nous succombons impuissants aux volées de pierres de mioches de neuf ans agissant sous le regard vaguement complice de leurs parents…

Le soir, dans un taudis, chez une petite vieille consternée, en larmes de honte, on m’apporte de l’eau pour panser mes plaies. Je suis hors service. Cette affaire ne me déclenche pas une jaunisse mais une fièvre carabinée, avec 42° C et des claquements de dents. Le grand chelem ! Sonia est secouée de frissons de terreur. Il reste vingt-deux kilomètres pour Sodo. Je délire…