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Carnisme : de Melanie Joy, Psychologue sociale et auteure

Système de croyance "invisible", ou idéologie, qui nous conditionne à manger certains animaux.
Le carnisme est l'opposé du véganisme; on a tendance à penser que seuls les végans/végétariens amènent leurs croyances à table. Mais quand manger de la viande n'est pas une nécessité, comme c'est le cas dans notre société, c'est un choix — et les choix prennent leurs racines dans les croyances.

La plupart d'entre nous ne réalisons pas que nous faisons un choix quand on mange des animaux. Lorsqu'on grandit, formant notre identité et nos valeurs, personne ne nous demande si nous voulons manger des animaux, quels sont nos sentiments, est-ce qu'on croit en manger des animaux. On ne nous demande jamais de réfléchir à cette pratique quotidienne qui a de si profondes dimensions éthiques et de telles implications personnelles. Manger des animaux, c'est juste la façon dont les choses sont.
Parce que le carnisme s'opère en dehors de notre conscience, il nous dérobe de notre capacité à faire nos choix librement — parce qu'un choix non conscient n'est pas un choix libre.

Le carnisme, comme d'autre idéologies oppressives ou violentes, doit utiliser un ensemble de mécanismes de défense sociale et psychologique qui nous déconnecte, psychologiquement et émotionnellement, de la vraie nature de notre expérience. En faisant cela, le carnisme nous permet de supporter de la violence qui n'est pas nécessaire envers d'autres sans l'inconfort moral que nous ressentirions autrement. En bref, parce que nous ressentons naturellement de l'empathie envers les animaux et que nous ne voulons pas qu'ils souffrent, en mangeant toutefois des animaux, le carnisme doit nous donner un ensemble d'outils pour passer outre notre conscience de manière à ce que nous supportions un système d'oppression auquel, autrement, nous nous opposerions sans doute.

Le déni : Loin des yeux, loin du coeur

La défense première du carnisme est le déni : si nous nions qu'il y a un problème en premier lieu, alors nous n'avons rien à faire. Et le déni est exprimé à travers l'invisibilité; le carnisme reste invisible en restant anonyme, de manière à ce que manger des animaux semble donné plutôt qu'un choix, semble être un acte impartial plutôt qu'une pratique idéologique. De plus, les victimes du système sont gardées hors de vue et, commodément, hors de la conscience publique. Les victimes animales sont, par exemple, régulièrement et légalement inséminées et castrées, et leur becs, cornes et queues, coupées sans anesthétiques. Elles passent leur vie entière confinées dans des hangars sans fenêtres, dans des cages si petites qu'elles peuvent à peine bouger, et ce n'est pas rare qu'elles aient leur gorge tranchée lorsqu'elles sont conscientes ou qu'elles soient bouillies vives. Les corps démembrés d'êtres abattus sont partout où nous posons notre regard, mais nous ne voyons virtuellement jamais ces animaux vivants.

Justification : Le conservatisme en guise de progressisme

La deuxième défense du carnisme est la justification; quand l'invisibilté inévitablement faiblit (merci L214), nous devons recevoir une bonne raison de continuer à manger d'autres êtres. Le carnisme nous apprend à justifier la consommation d'animaux en nous faisant croire que les mythes de la viande sont des faits. Il y a une vaste mythologie concernant la viande, mais tous ces mythes correspondent d'une manière ou d'une autre aux Trois N de la Justification : manger de la viande serait normal, naturel et nécessaire. Et ces mêmes mythes ont été utilisés pour justifier les croyances et comportements violents à travers l'histoire humaine, de la guerre à l'esclavage en passant par toutes les formes de bigoteries envers les humains (mysoginie, homophobie, etc).
Les Trois N sont antithétiques aux valeurs progressives. Sont progressives celles qui défient les normes sociales intégrées, qui questionnent les définitions dominantes de l'histoire et la nature humaine, et cherchent à transformer un status quo. Et historiquement, les N ont été utilisés pour discréditer les mouvements progressifs, désignant les idéologies que ces mouvements promeuvent comme étant anormales, contre nature et non nécessaires. (Rappelez-vous par exemple de la réaction aux suffragettes: il était largement admis que si les femmes recevaient le droit de vote, cela défierait l'ordre naturel et détruirait la nation.). Pourtant, la plupart des progressifs bien intentionnés ont involontairement adopté les Trois N du carnisme, soit en ignorant complètement le sort des animaux, soit, au mieux, en supportant les de plus en plus populaires "viandes éthiques" et autres, mouvements qui reflètent le même traditionalisme conservatif qui a toujours été utilisé pour justifier les idéologies qui exploitent un autre groupe impuissant.


Manger de la viande est normal : La violence en modération

Ce que nous appelons normal n'est rien d'autre que les croyances et comportements de la culture dominante. C'est la norme carniste. Et le carnisme est une norme sociale si intégrée qu'elle nous aveugle du fait que la "viande éthique" est contradictoire en termes. La plupart d'entre nous, par exemple, ne condamnerait pas un golden retriever âgé de 6 mois en parfaite santé, qui a eu "une bonne vie", à la mort, seulement parce que nous aimons le goût de ses cuisses, et pourtant le carnisme nous empêche de voir l'immoralité de faire l'exacte même chose aux vaches, cochons, poulets, et autres animaux de ferme. Toute différence morale entre les espèces animale dans laquelle la culture carniste nous fait croire n'est que pure rationalisation.

Manger de la viande est naturel : La violence comme tradition

Ce que nous appelons naturel est simplement l'interprétation de l'histoire par la culture dominante. Cela reflète non pas l'histoire humaine, mais l'histoire carniste; cela référence non pas nos ancêtres mangeurs de fruits mais nos ancêtres mangeurs de viande. Et, plus important encore, l'infanticide, le meurtre et le viol sont au moins aussi vieux que la consommation d'animaux, et donc discutablement aussi naturel — nous n'invoquons toutefois pas la longévité de ces pratiques comme justification. Comme le dit l'auteur Colleen Patrick-Goudreau, voulons-nous vraiment utiliser le comportement des Néanderthals comme exemple moral ?
L'argument de la naturalité de la consommation de viande est une prémisse clé du mouvement de la "viande éthique". Beaucoup de défenseurs de ce mouvement prétendent que la raison pour laquelle nous achetons notre viande en magasin plutôt que de la chasser est parce que les méthodes modernes de production de nourriture nous ont détachés de l'acte (naturel) de tuer de manière à ce que nous soyons devenu trop sensibles pour causer du tort aux animaux. Un tel argument rappelle le portrait qu'on faisait auparavant des abolitionnistes, considérés "sentimentaux". L'argument de la "viande éthique" est fondée sur la vision du monde traditionaliste qui désigne les valeurs progressives d'empathie, de compassion et de réciprocité comme des qualités à transcender plutôt qu'à cultiver.


«Mais ils en mangent aussi !» : Le carnisme culturel

Le carnisme est un phénomène global. Dans les cultures consommatrices de viande autour du monde, les gens ont tendance à se sentir confortable seulement en mangeant les espèces qu'ils ont appris à classifier comme comestible; tout le reste, ils le perçoivent comme non comestible et souvent dégoûtant (ex: le cochon au Moyen-Orient), voire même immoral à consommer (ex: les chiens et chats en Occident, les vaches en Inde). Et toutes les cultures ont tendance à voir leur propre classification d'animaux comestibles comme rationnelle et juge les classifications d'autres cultures comme étant dégoûtantes et/ou choquantes. Dès lors, malgré le fait que les espèces consommées diffèrent, l'expérience qu'ont les gens reste remarquablement identique.
La plupart des gens assument que parce que manger des animaux est universel, ce n'est pas idéologique. La large variété d'espèces consommées à travers les cultures — à la place d'être vue comme preuve du carnisme — mène souvent à penser que manger des animaux est une pratique moralement relative (et donc moralement neutre). Pourtant, tout comme, par exemple, le mariage de filles âgées de 12 ans au Soudan n'est pas une raison pour nous de considérer les relations sexuelles avec des enfants comme moralement neutre, la consommation de chiens en Corée n'est pas une raison pour nous de considérer la consommation de cochons (ou d'autres animaux) comme moralement neutre. Si la simple existence de pratiques analogues dans d'autres cultures justifiait éthiquement nos propres comportements, nous n'aurions pas de raison de questionner l'éthique des crimes les plus haineux. Si nous ne devons bien entendu pas condamner les traditions d'autres cultures comme immorales, nous pouvons, en tant qu'observateurs pensifs, examiner les tentatives de notre propre culture de justifier la consommation de certains animaux en gardant à l'esprit cette toile de fond culturelle plus large.


Manger de la viande est nécessaire : La violence est donnée

Ce que nous appelons nécessaire n'est autre que ce qui est nécessaire pour maintenir la culture dominante. Aujourd'hui, le fait qu'un régime sans produits animaux est nutritionnellement sain (et sans doute même plus sain qu'un régime carniste) est prouvé. Pour ceux d'entre nous qui sommes économiquement et géographiquement capable de choisir ce que nous mangeons, manger de la viande n'est nécessaire que pour maintenant le status quo carniste.
Désigner la consommation d'animaux comme biologiquement nécessaire dé-moralise un sujet fondamentalement moral. En d'autres termes, si nous croyons que manger des animaux est inévitable, alors nous croyons aussi que c'est amoral, et nous nous soulageons de la responsabilité qui est de réfléchir sur l'éthique de nos choix.


Carnisme institutionnalisé : Oppression systémique

La raison pour laquelle tant de progressifs n'ont pas rejeté les Trois N du carnisme est que le carnisme est structurel; il est construit dans la structure même de la société et est dès lors une forme d'oppression institutionnalisée. Et lorsqu'une idéologie est institutionnalisée, elle est aussi internalisée. En d'autres termes, ceux d'entre nous qui sont progressifs ne défient souvent pas les Trois N car nous ne les voyons pas pour ce qu'ils sont, puisque nous avons appris à voir le monde à travers le carnisme.

Distortions cognitives : Carnisme internalisé

Le carnisme, comme d'autres idéologies violentes, utilise un ensemble de défenses cognitives qui faussent nos perceptions de ceux qui subissent les conséquences de nos choix. Ces défenses agissent comme des mécanismes de distanciation psychologique et émotionelle. Par exemple, le carnisme nous apprend à voir certains animaux comme des objets, de manière à ce que nous voyions la dinde de Noël comme quelque chose au lieu de quelqu'un. Le carnisme nous apprend aussi à voir les animaux comme des abstractions, comme s'ils n'avaient pas d'individualité ou de personnalité, et nous apprend à la place à les voir comme de simples membres d'un groupe abstrait à propos duquel nous avons fait des suppositions généralisées : un cochon est un cochon, et tous les cochons sont les mêmes. Et comme les victimes d'autres idéologies violentes, nous leur donnons des numéros plutôt que des noms. Le carnisme nous apprend aussi à placer les animaux dans des catégories rigides dans nos esprits pour que nous puissions entretenir des sentiments et des comportements très différents envers différentes espèces : les chiens et les chats font partie de la famille, tandis que les poulets et les vaches sont de la nourriture.

Des absurdités aux atrocités : La mentalité de l'oppression

Lorsque nous observons le monde à travers le carnisme, nous ne voyons pas les absurdités du système. Nous voyons donc, par exemple, une publicité montrant un cochon tenant un couteau de boucher et dansant joyeusement au dessus d'un feu qui le cuit ("demandant" d'être tué et consommé), et nous ne réagissont pas, au lieu d'être offensés. Ou alors, les conglomérats d'entreprise qui profitent des corps que nous consommons nous disent que les animaux dans leur usines bien cachées sont bien traités, et nous les croyons sans les questionner — malgré le fait qu'il soit illégal pour un civil d'obtenir l'accès à ces bâtiments ou même de les photographier à distance.

Comme l'a dit Voltaire, si nous croyons des absurdités, nous commettrons des atrocités. Le carnisme n'est qu'une des nombreuses atrocités, une des nombreuses idéologies violentes qui font malheureusement partie du patrimoine humain. Et même si l'expérience de chaque groupe de victimes est d'une certaine manière unique, les idéologies sont elles mêmes structurellement similaires. La mentalité qui permet une telle violence est la même.
C'est la mentalité de domination et de subjugation, de privilège et d'oppression. C'est la mentalité qui nous fais changer quelqu'un en quelque chose, qui réduit une vie à une unité de production, qui efface un être. C'est la mentalité de la loi du plus fort, qui nous fais nous sentir habilités à exercer un contrôle complet sur les vies et les morts de ceux qui sont moins puissants — parce que nous le pouvons. Et nous nous sentons justifiés, parce que ce sont seulement... des sauvages, des femmes, des animaux. C'est la mentalité de la viande.


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Alors, vous en pensez quoi ? Est-ce que vous vous reconnaissez dans certains de ces outils/arguments ? https://image.noelshack.com/minis/2018/10/5/1520608934-telechargement.png

Le texte original se trouve ici :d) http://www.onegreenplanet[...]s-a-social-justice-issue/
Apercite http://www.onegreenplanet.org/lifestyle/carnism-why-eating-animals-is-a-social-justice-issue/