On savait quoi de l'instruction dans l'Italie médiévale ? 

Je vais partir d'un chiffre : à Florence, au début XIVe siècle, un enfant sur deux fréquentait l'école élémentaire de la ville, et il existait des petites et grandes écoles ou l'on enseignait l'abaco (le calcul par l'abaque), la grammaire et la logique. Ces chiffres proviennent de la Nova Cronica de Giovanni Villani. Bien sûr, la situation de Florence avait un caractère exceptionnel car la Toscane était la région la plus alphabétisée en Italie (et sans doute en Europe). Mais cette alphabétisation va s'étendre dans le reste de l'Italie du Nord, si bien qu'un nombre toujours plus grands de laïcs vont se familiariser avec l'écriture. Parmi ces laïcs, les marchands vont tirer profit de cet enseignement.
On enseignait quoi aux futurs marchands ?

Les connaissances utiles au commerce. Par exemple, à Gênes, dès le milieu du XIIIe siècle, les contrats d'embauche de maîtres stipulaient qu'ils devaient s'engager à enseigner le commerce (usum mercatorum) aux jeunes garçons. À cet enseignement s'ajoutait l'apprentissage de la grammaire latine et des règles de comptabilité afin de tenir les livres des comptes (liber rationis). On peut retrouver ces livres des comptes dans de nombreux testaments de marchands génois. D'ailleurs, à Gênes et à Venise, progressivement, cet enseignement commercial va supplanter l'enseignement des arts libéraux (arithmétique, astronomie, dialectique, géométrie, musique, rhétorique), sauf la grammaire.
Pourquoi donner une haute instruction aux marchands ?

Parce qu'à partir du XIIIe siècle, il y avait des attentes de plus en plus fortes des administrations urbaines en plein essor. Elles avaient donc besoin d'officiers sachant lire et écrire. C'est ainsi que les laïcs ont pu acquérir les rudiments de la culture écrite jusqu'alors réservé au clergé : d'abord les notaires, puis les marchands et certains artisans.
Qui enseignait aux marchands ?

Alors, traditionnellement, l'enseignement était tenu par le clergé de la cathédrale et il était gratuit (en principe). Mais au cours du XIIIe siècle, on trouvera de plus en plus de gradués de l'université ou des notaires pour dispenser l'enseignement. À Trévise, il est municipalisé dès 1231 (avec un maître public), à Venise, la Seigneurie laissait jouer l'offre et la demande.
Quels impacts intellectuels pour les marchands ?

Petit à petit, les marchands ont adopté et inventé des nouvelles techniques de calcul, d'écriture et de représentation du monde. Ils vont également rassembler des connaissances historiques, géographiques et commerciales.
T'as des exemples ?

Oh oui ! Par exemple, c'est dans le milieu des marchands et des navigateurs que vont apparaitre les premières cartes maritimes et portulans. Voici la carte Pisane, une carte commentée de la Méditerranée réalisée vers 1200, à Pise et une carte du monde de Pietro Vesconte, vers 1320




Seulement des cartes ?

Non ! Les marchands ont également adopté les chiffres indo-arabes et l'usage du zéro grâce au Liber abaci du Pisan Leonardo FIbonacci (1202). C'est aussi dans les milieux marchands que l'usage de la comptabilité à partie double commence à apparaître en Europe au début du XIVe siècle.
Est-ce que des livres de marchands existaient ?

Oui, on peut citer le Practica della mercatura, de Francesco Pegolotti, un guide de commerce en Europe, Asie et Afrique du Nord, rédigé au XIIIe siècle. Ou encore, Liber Secretorum Fidelium Crucis, de Marino Sanudo Torsello (dont est tirée la carte de Pietro Vesconte représentée plus haut). On peut également citer les manuels de grand commerce (pratiche di mercatura) destinés aux marchands et qui ont commencé à circuler à la fin du XIIIe siècle.
Et ces marchands, ils communiquaient comment entre eux ? en latin ?

Les marchands italiens ont inventé une écriture propre à leur profession : l'écriture marchande (la scrittura mercantesca). C'était une écriture distincte de l'écriture notariale.
Et ils s'en servaient à quelles occasions ?

Pour rédiger la correspondance dans la langue quotidienne (instruction données aux facteurs, lettres de change), la comptabilité (livre maître, livre de recettes et des dépenses), les inventaires etc. La scrittura mercantesca fut aussi employée pour la copie des textes littéraires qui intéressaient les marchands. Enfin, mentionnons la diffusion des ricordanze, des livres de bords qui recueillaient les comptes commerciaux et les mémoires familiales des marchands.
C'est ainsi que les clercs, juges et notaires du XIIIe siècle (l'évêque Giovanni da Velletri, le notaire Brunetto Latini...) furent remplacés par les marchands au XIVe siècle (Dino Compagni, Giovanni Villani...).
Et les sources dans tout ça ?

F. Balle, La gestion des compagnies marchandes Italie centre-nord. Début XIIIe siècle - 1350 (Université de Lyon, 2018).
R. Black, "École et société à Florence aux XIVe et XVe siècles : Le témoignage des ricordanze", Annales (Histoire, Sciences Sociales, 2004).
C. Klapisch-Zuber, "L'enfance en Toscane au début du XVe siècle", Annales de démographie historique (Enfant et Sociétés, 1973).
R. S. Lopez et I. W. Raymond, Medieval Trade in the Mediterranean World (New York: Columbia University Press, 2001).
H. Pirenne, L'instruction des marchands au moyen âge (Annales d’histoire économique et sociale, 1929)
J. Rabiot, Écrire, comprendre et expliquer l’histoire de son temps au XIVe siècle: Étude des
livres XI à XIII de la Nuovo Cronica de Giovanni Villani (Presses universitaires de la Méditerranée,
2018).
M. Tangheroni, "Le marchand italien : état de la question" (Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, Reims, 1988)
E. Vagnon-Chureau, "Mesurer la Terre sainte : Mesures de l’espace et cartographie de l’Orient latin, du IXe au XVe siècle" (Mesure et histoire médiévale, Tours, 2012).


Je vais partir d'un chiffre : à Florence, au début XIVe siècle, un enfant sur deux fréquentait l'école élémentaire de la ville, et il existait des petites et grandes écoles ou l'on enseignait l'abaco (le calcul par l'abaque), la grammaire et la logique. Ces chiffres proviennent de la Nova Cronica de Giovanni Villani. Bien sûr, la situation de Florence avait un caractère exceptionnel car la Toscane était la région la plus alphabétisée en Italie (et sans doute en Europe). Mais cette alphabétisation va s'étendre dans le reste de l'Italie du Nord, si bien qu'un nombre toujours plus grands de laïcs vont se familiariser avec l'écriture. Parmi ces laïcs, les marchands vont tirer profit de cet enseignement.
On enseignait quoi aux futurs marchands ?


Les connaissances utiles au commerce. Par exemple, à Gênes, dès le milieu du XIIIe siècle, les contrats d'embauche de maîtres stipulaient qu'ils devaient s'engager à enseigner le commerce (usum mercatorum) aux jeunes garçons. À cet enseignement s'ajoutait l'apprentissage de la grammaire latine et des règles de comptabilité afin de tenir les livres des comptes (liber rationis). On peut retrouver ces livres des comptes dans de nombreux testaments de marchands génois. D'ailleurs, à Gênes et à Venise, progressivement, cet enseignement commercial va supplanter l'enseignement des arts libéraux (arithmétique, astronomie, dialectique, géométrie, musique, rhétorique), sauf la grammaire.
Pourquoi donner une haute instruction aux marchands ?


Parce qu'à partir du XIIIe siècle, il y avait des attentes de plus en plus fortes des administrations urbaines en plein essor. Elles avaient donc besoin d'officiers sachant lire et écrire. C'est ainsi que les laïcs ont pu acquérir les rudiments de la culture écrite jusqu'alors réservé au clergé : d'abord les notaires, puis les marchands et certains artisans.
Qui enseignait aux marchands ?


Alors, traditionnellement, l'enseignement était tenu par le clergé de la cathédrale et il était gratuit (en principe). Mais au cours du XIIIe siècle, on trouvera de plus en plus de gradués de l'université ou des notaires pour dispenser l'enseignement. À Trévise, il est municipalisé dès 1231 (avec un maître public), à Venise, la Seigneurie laissait jouer l'offre et la demande.
Quels impacts intellectuels pour les marchands ?


Petit à petit, les marchands ont adopté et inventé des nouvelles techniques de calcul, d'écriture et de représentation du monde. Ils vont également rassembler des connaissances historiques, géographiques et commerciales.
T'as des exemples ?


Oh oui ! Par exemple, c'est dans le milieu des marchands et des navigateurs que vont apparaitre les premières cartes maritimes et portulans. Voici la carte Pisane, une carte commentée de la Méditerranée réalisée vers 1200, à Pise et une carte du monde de Pietro Vesconte, vers 1320




Seulement des cartes ?


Non ! Les marchands ont également adopté les chiffres indo-arabes et l'usage du zéro grâce au Liber abaci du Pisan Leonardo FIbonacci (1202). C'est aussi dans les milieux marchands que l'usage de la comptabilité à partie double commence à apparaître en Europe au début du XIVe siècle.
Est-ce que des livres de marchands existaient ?


Oui, on peut citer le Practica della mercatura, de Francesco Pegolotti, un guide de commerce en Europe, Asie et Afrique du Nord, rédigé au XIIIe siècle. Ou encore, Liber Secretorum Fidelium Crucis, de Marino Sanudo Torsello (dont est tirée la carte de Pietro Vesconte représentée plus haut). On peut également citer les manuels de grand commerce (pratiche di mercatura) destinés aux marchands et qui ont commencé à circuler à la fin du XIIIe siècle.
Et ces marchands, ils communiquaient comment entre eux ? en latin ?


Les marchands italiens ont inventé une écriture propre à leur profession : l'écriture marchande (la scrittura mercantesca). C'était une écriture distincte de l'écriture notariale.
Et ils s'en servaient à quelles occasions ?


Pour rédiger la correspondance dans la langue quotidienne (instruction données aux facteurs, lettres de change), la comptabilité (livre maître, livre de recettes et des dépenses), les inventaires etc. La scrittura mercantesca fut aussi employée pour la copie des textes littéraires qui intéressaient les marchands. Enfin, mentionnons la diffusion des ricordanze, des livres de bords qui recueillaient les comptes commerciaux et les mémoires familiales des marchands.
C'est ainsi que les clercs, juges et notaires du XIIIe siècle (l'évêque Giovanni da Velletri, le notaire Brunetto Latini...) furent remplacés par les marchands au XIVe siècle (Dino Compagni, Giovanni Villani...).
Et les sources dans tout ça ?


F. Balle, La gestion des compagnies marchandes Italie centre-nord. Début XIIIe siècle - 1350 (Université de Lyon, 2018).
R. Black, "École et société à Florence aux XIVe et XVe siècles : Le témoignage des ricordanze", Annales (Histoire, Sciences Sociales, 2004).
C. Klapisch-Zuber, "L'enfance en Toscane au début du XVe siècle", Annales de démographie historique (Enfant et Sociétés, 1973).
R. S. Lopez et I. W. Raymond, Medieval Trade in the Mediterranean World (New York: Columbia University Press, 2001).
H. Pirenne, L'instruction des marchands au moyen âge (Annales d’histoire économique et sociale, 1929)
J. Rabiot, Écrire, comprendre et expliquer l’histoire de son temps au XIVe siècle: Étude deslivres XI à XIII de la Nuovo Cronica de Giovanni Villani (Presses universitaires de la Méditerranée,
2018).
M. Tangheroni, "Le marchand italien : état de la question" (Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, Reims, 1988)
E. Vagnon-Chureau, "Mesurer la Terre sainte : Mesures de l’espace et cartographie de l’Orient latin, du IXe au XVe siècle" (Mesure et histoire médiévale, Tours, 2012).