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Al-Andalus (rappel : nom que les géographes arabes donnent à l'Espagne musulmane) connaît à partir du règne de l'émir 'Abd al-Rahman (822-852) une période de paix intérieure et extérieure ; le royaume est doté d'une administration efficace, les impôts permettent d'entretenir une armée de mercenaire pour sécuriser l'État omeyyade.

Héritier de la longue tradition méditerranéenne, l'habitant de la péninsule ibérique est avant tout un citadin. Mais si la ville et ses activités artisanales et commerciales sont primordiales, l'exploitation agricole constitue toutefois une part importante de la vie économique.

L'agriculture apparait comme la base de la prospérité de l'État omeyyade. Elle se pratiquait généralement dans de grands domaines, véritables latifundia exploités essentiellement par des colons partiaires. La redevance en nature qu'ils devaient acquitter variait suivant les cultures : elles oscillait entre les 4/5 et, parfois, la moitié des produits de la terre. Les colons portaient souvent le nom de charik, associé, d'où la dénomination exarico que l'on trouve plus tard, par exemple, en Aragon.

La culture la plus courante était celle des céréales qui donnait lieu à un important commerce intérieur et qui motivait la présence des moulins à vent et surtout à eau, si nombreux dans les campagnes.

L'élevage était abondamment pratiqué, grâce, en partie, à des usages analogues à la vaine pâture. On s'adonnait aussi avec fréquence à l'arboriculture et à l'horticulture. Les olivettes étaient nombreuses aussi bien dans le nord que dans le sud de la péninsule. L'huile, au même titre que le blé, était un produit d'alimentation journalier. La culture des arbres fruitiers, de même que celle du riz et de la canne à sucre, exigeaient l'emploi d'un système d'irrigation assez compliqué.

La terminologie de l'irrigation est presque entièrement arabe. En espagnol, les termes alberca, bassin, azud, barrage, aljibe, citerne, sont d'origine arabe.

La culture de la vigne était également très répandue. On fit, en effet, malgré le Coran, un grand usage de vin dans l'Espagne musulmane. Bien entendu on s'en cachait plus ou moins. Il faut mentionner encore la culture du safran, celle du lin, du coton, du sparte et l'élevage du ver à soie.

Le calendrier de Cordoue de 961, un document du Xe siècle accompagné d'une traduction latine, publié par Dozy, nous renseigne avec précision sur la vie agricole dans l'Espagne musulmane. Il décrit abondamment les diverses opérations que nécessitait la technique agricole selon les cultures et les moments de l'année.

L’horticulture, je l'ai dit déjà, était florissante. C'est ce qui explique l'origine arabe d'une foule de nom de fleurs et de plantes odoriférantes en espagnol : quelques exemples suffiront ; citons azucena, le lys, jazmin, le jasmin, alhelí, la giroflée, adelfa, le laurier-rose. Rien d'étonnant dans ces conditions à ce que l'Espagne musulmane ait vu éclore toute une poésie champêtre, dont l'inspiration rappelle parfois celle des Géorgiques de Virgile.

Le sous-sol de la partie musulmane de la Péninsule était fort riche. De même qu'à l'époque romaine, l'extraction des minerais fut très active sous les Omeyyades. On exploitait des gisement d'or, d'argent, de fer, de mercure. Le toponyme Almadén, localité qui abritait des mines de cinabres, est d'origine arabe et signifie la mine. Il y avait aussi des mines de plomb et de sel gemme, de même que des gisements de pierre précieuses. On est encore mal renseigné sur les procédés d'exploitation.

Venons-en maintenant à la vie économique urbaine. Dans l'Espagne musulmane du Xe siècle, les marchés et les foires étaient nombreux. On y amenait les marchandises par le réseau bien entretenu des anciennes voies romaines dont le tracé avait subi fort peu de modifications. Les deux grands centres commerciaux étaient Cordoue pour le commerce terrestre et Almería pour le commerce maritime.

Dans cette dernière ville il y avait de nombreux services d'hôtellerie qui devaient acquitter certains droits fiscaux. On peut en déduire combien devait être considérable le nombre de marchands qui fréquentaient la place. Séville également était un marché très important et préludait, dès le Xe siècle, au rôle de tout premier plan qu'elle allait jouer dès l'époque des Almoravides.

Parmi les industries, celles qui s'attachaient à la production d'objets de luxe occupaient la plus grande place. C'était surtout le tissage des vêtements et des étoffes qui jouait le rôle le plus considérable. La fabrication de tissus de soie fut l'une des principales sources de richesse des villes d'al-Andalus.

Il existait également des ateliers spéciaux ou tiraz qui s'adonnaient à ces industries. À côté des ateliers de Cordoue et de Séville déjà mentionnés, il faut citer ceux de Baza dans la province de Grenade.

La céramique et la verrerie fournissaient également des produits de luxe très appréciés. Parmi ceux-ci mentionnons les carreaux de faïence vernissé servant pour le revêtement des murs et des parquets et que la langue espagnole désigne sous le nom d'azulejos, terme d'origine arabe. Le travail de l'or, de l'argent et des pierres précieuses avait été mené avec précision à Cordoue. Tolède fabriquait déjà des armes. Xàtiva était, au Xe siècle, connue pour son industrie du papier.

Je ne vais pas m'attarder beaucoup ici à la réglementation de la vie économique. La surveillance de celle-ci incombait en grande partie au muhlasib (esp. almolacen). On a conservé des recueils d'instructions concernant cette charge ; ils portent sur ce que les auteurs appellent la hisba ou la conduite de la vie économique.

Un mot sur les corporations. Les artisans et les marchands étaient groupés en associations professionnelles ayant à leur tête un amin, une sorte de syndic désigné par le pouvoir central. Nous connaissons quelque peu les métiers par les manuels de hisba. Ici également, nous pouvons conclure à une influence sur la vie économique ultérieure de l'Espagne chrétienne. Bien des termes du vocabulaire technique relatifs au travail industriel et à l'organisation des métiers, ont, en espagnol, une origine arabe.

Documentation :

- R. Dozy, Le calendrier de Cordoue de l'année 951, texte arabe et ancienne traduction latine (Leyden, 1873).

- P. Guichard, "Villes et campagnes aux premiers siècles de l’Islam dans le Sharq al-Andalus", Villes et campagnes de Tarraconaise et d’Al-Andalus. VIe-XIe siècle (Toulouse, Presses universitaires du Midi 2007).

- E. Lévi-Provençal, L'Espagne musulmane au Xe siècle. Institution et vie sociale (Paris, 1932).

- C. Mazzoli-Guintard, "Entre public et privé, l’alimentation en eau de Cordoue : VIIIe-XIIe siècles", Villes méditerranéennes au Moyen Âge (Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2014).

- D. Menjot, Les Espagnes médiévales. 409-1474 (Paris, Hachette, 2013).

- A. Rucquoi, L'Espagne médiévale (Paris, Les Belles Lettres, 2002).