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- Enfin, celle de la « privatisation » de l’action publique : comme signalé plus haut, les cabinets n’exercent pas de contrôle sur l’administration. Mais pour autant, ils prennent des décisions en son nom et pour son compte, et façonnent ainsi l’action de l’État, quand ils ne l’effectuent pas directement eux-mêmes. Il a été reproché aux cabinets de conseil de « préparer leurs prochaines missions » avec l’État, par exemple en recommandant l’affaiblissement de l’administration afin d’accroître le recours aux consultants dans le futur. Cette vision là est fausse : les grandes orientations de ce genre sont prises par les politiques, dans un cadre qui dépasse de loin celui où interviennent les cabinets de conseil. Quand ils effectuent une mission, les cabinets se concentrent principalement sur la réalisation de ses objectifs… Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’aient pas d’arrières-pensées commerciales. Les cabinets ne décident ni n’influent directement sur les grandes lignes politiques d’un gouvernement (par exemple lancer ou non une politique d’austérité), mais ils ont en revanche une vision projet par projet, client par client, et cherchent logiquement à se positionner partout où les opportunités le leur permettent. A côté des consultants fraîchement sortis d’écoles qui réalisent les missions proprement dites se trouvent des « directeurs de comptes » et autres « responsables commerciaux » plus expérimentés qui sont, eux, en relations directes avec les commanditaires et fourmillent toujours d’idées quant aux projets que leurs administrations pourraient déployer… Avec leur aide, bien entendu ! Cette situation est comprise par les dirigeants des administrations eux-mêmes :

« On est tellement à l’os au ministère qu’on n’a même plus le temps de penser. Et chaque année, les grands cabinets arrivent avec leur PowerPoint au ministère, où ils ont portes ouvertes pour nous présenter de nouvelles idées », raconte un haut-fonctionnaire. [11]

Arnaud Montebourg a pu constater, quand il était au gouvernement entre 2012 et 2014, comment les consultants ont investi les couloirs des cabinets ministériels : « Ils ont des idées tous les jours. Et toujours un truc à vendre. « Tiens, tu devrais faire cette politique ». Ou alors ils s’adressent aux directeurs de cabinet à coups de slides, de PowerPoint… Ils sont comme les banquiers d’affaires en quête de deals. » Véronique B., rigoureuse haute fonctionnaire qui était jusqu’à récemment à la tête de l’une des directions les plus emblématiques de l’Etat, témoigne de la même infiltration. « Ils viennent vous faire des propositions en permanence. Ils vous font miroiter des solutions miracles, alors on finit par craquer. On leur commande des micro-études, qu’on s’arrange pour payer moins de 40 000 euros [le seuil qui oblige l’État à rendre public un marché]. Ensuite, quand ils nous rendent leurs premières conclusions, la proposition est toujours belle et, là, la mécanique s’enclenche pour un contrat en bonne et due forme avec à la clé un marché plus conséquent. Forcément, on va choisir le consultant qui nous a fait la première offre. Donc, il n’y a pas réellement de concurrence. » [12]

Là encore, il ne faut pas y voir de machiavélisme : les cabinets de conseil sont en concurrence les uns avec les autres, et ils cherchent à grappiller chacun autant du budget limité des administrations qu’ils le peuvent, en proposant à leurs clients des projets qui ne sont pas des escroqueries, mais qui sont censés apporter une véritable valeur ajoutée. Pour autant, il va de soi que ce que proposent les cabinets vise d’abord à servir les intérêts des cabinets eux-mêmes, c’est à dire à obtenir des contrats et générer du chiffre d’affaires, et non à défendre l’intérêt général. Si un directeur d’administration centrale réfléchit à un projet de réforme de ses services et que McKinsey, Accenture et un sous-directeur dudit ministère proposent tous trois un projet de réforme différent, il importe peu à McKinsey et à Accenture que le projet des deux autres soit meilleur ou non pour le pays que le leur, il leur importe surtout que le leur soit retenu et que ce soient leurs consultants qui soient mobilisés sur la mission.

On comprend j’espère à la lecture de ces lignes à quel point le secteur public et le secteur privé sont désormais entremêlés en France, et à quel point les distinctions entre « conseil », « opérationnel », « stratégie » et « définition des politiques publiques » sont brouillées. Les cabinets de conseil, en fait cabinets d’hommes à tout faire, ne dirigent pas le pays, mais ils travaillent à tous les niveaux de l’administration, en se substituant de fait aux fonctionnaires. Ce faisant, ils sont acteurs des politiques publiques, et également contributeurs, que le gouvernement le veuille ou non : quand un ministre demande une note ou un rapport à son administration, il y a de bonnes chances que le directeur de l’administration concernée le fasse rédiger par ses équipes, qui comprendront en pratique des consultants privés. Le ministre n’en saura rien et rendra son arbitrage sur la note ou le rapport en toute liberté, mais son arbitrage aura tout de même été rendu sur la base du travail de prestataires privés, et pour un coût supérieur à celui du travail d’agents publics. Cette situation n’est pas le résultat d’une manipulation consciente de la part des cabinets, mais la conséquence, en grande partie involontaire, des politiques de destruction de l’État menées depuis 40 ans.

Pour sortir de là, l’État n’a pas trente six mille options : il lui faut retrouver les moyens d’agir. Alors que des voix continuent à demander la réduction des effectifs de la fonction publique au motif de réaliser des économies [13], c’est l’inverse qu’il faut faire : recruter des fonctionnaires pour chasser les consultants. Supprimer des postes de fonctionnaires, c’est s’assurer que les administrations augmenteront d’autant leur recours au secteur privé, faisant gonfler la facture et livrant encore plus les décisions de l’État aux intérêts privés. Évidemment, il ne suffira pas d’ouvrir des postes supplémentaires de fonctionnaire : il faudra aussi probablement augmenter leurs rémunérations et améliorer leurs perspectives de carrière, afin de pouvoir recruter des profils de qualité qu’il faut disputer aux employeurs du secteur privé. Ce sera un travail long, qui impliquera également de revoir l’organisation de la fonction publique, à rebours de la suppression des corps et du rassemblement de tous les fonctionnaires en une masse indistincte comme s’y emploie pourtant le gouvernement actuel. Cela impliquera également de refaire de l’État une entité qui porte des projets positifs et ambitieux capables d’intéresser les jeunes français qui ne savent pas encore quelle voie choisir et qui n’ont pas envie de passer leur vie à fermer des hôpitaux, privatiser les services publics et inventer des usines à gaz pour essayer de contourner les limitations toujours plus contraignantes imposées à l’action de l’État. Reconstruire l’État, cela voudra donc aussi dire rebâtir un État qui construira des ponts, des centrales, ouvrira des centres de recherche ou encore mènera une politique industrielle. Cela coûtera toujours moins cher que McKinsey.


[1] Sluggish coronavirus vaccination rollout poses risks for Macron, Politico, 4 janvier 2021

[2] http://www.senat.fr/notic[...]021/r21-578-1-notice.html
Apercite http://www.senat.fr/notice-rapport/2021/r21-578-1-notice.html


[3] https://www.lefigaro.fr/e[...]bre-de-fonctionnaires.php
Apercite https://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/decryptage/2017/03/20/29002-20170320ARTFIG00006-presidentielle-faut-il-diminuer-le-nombre-de-fonctionnaires.php


[4] https://www.fonction-publ[...]ffectifs_ensemble_FP.xlsx
Apercite https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/statistiques/series_longues/series-longues-2021/FT1.2-SL_Effectifs_ensemble_FP.xlsx


[5] https://fred.stlouisfed.org/graph/?g=Mar2
Apercite https://fred.stlouisfed.org/graph/?g=Mar2


[6] https://twitter.com/thoma[...]tatus/1443974332485615619
Apercite https://twitter.com/thomasforth/status/1443974332485615619


[7] https://www.vie-publique.[...]apport/pdf/124000520.pdf,
Apercite https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/124000520.pdf,
Bilan de la RGPP et conditions de réussite d’une nouvelle politique de reforme de l’État, Septembre 2012, Inspection Générale de l’Administration, Inspection Générale des Finances et Inspection Générale des Affaires Sociales, page 3

[8] Une description précise du suivi effectué par l’État des concessions autoroutières peut être trouvé dans le rapport du Sénat « fait au nom de la commission d’enquête sur le contrôle, la régulation et l’évolution des concessions autoroutières » en date du 16 septembre 2020, notamment en pages 203 à 212. Un autre exemple pourrait être la mise en place de la RGPP elle-même : elle s’accompagna d’un presque doublement du recours aux prestations de « conseil » pendant tout le quinquennat Sarkozy : voir le rapport du Sénat, page 42.

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[9] « D’après les éléments transmis par les ministères, le coût moyen d’une journée de consultant s’élève ainsi à 1 528 euros TTC pour la période 2018-2020, hors informatique et hors accords-cadres de l’UGAP. Cette évaluation est cohérente avec les réponses recueillies pour l’accord-cadre de la DITP, dans lequel le coût moyen pondéré d’une prestation de conseil s’élevait à 1 416 euros par jour-homme en 2017 », voir http://www.senat.fr/notic[...]021/r21-578-1-notice.html
Apercite http://www.senat.fr/notice-rapport/2021/r21-578-1-notice.html
en page 152 ; et « d’après les projets annuels de performance (PAP) de plusieurs missions budgétaires, le coût moyen chargé hors les contributions au compte d’affectation spéciale (CAS) « Pensions » et les « coûts fixes » d’un fonctionnaire de catégorie A+ s’élèverait, sous toutes réserves, à 362 euros par jour ouvrable. » en page 154. La Cour des Comptes, dans un rapport de 2015 indiquait de son côté : « À partir des statistiques établies par la direction générale de l’administration et de la fonction publique, la Cour a estimé le coût moyen d’une journée de travail d’un cadre de catégorie A+ (administrateur civil par exemple) à environ 500 € par jour, toutes cotisations comprises (y compris les cotisations versées au CAS Pensions). Il conviendrait de compléter ce coût par les frais liés à l’environnement de travail de l’agent (bureau, frais de fonctionnement). Le coût du « jour-homme » d’un fonctionnaire de catégorie A+ correspond donc, en moyenne, au niveau de facturation d’un consultant junior, dont le coût s’établit, selon les constatations de la Cour, entre 400 et 800 €. Le tarif journalier moyen (TJM) d’un consultant peut être estimé, à partir des marchés examinés par la Cour, à environ 1 500 euros. » (page 44)

[10] Un exemple parmi d’autres :« McKinsey : « L’omniprésence des cabinets de conseil est un scandale démocratique » », Natacha Polony, Marianne, 30 mars 2022. On peut y lire :

Mais nous expliquions surtout ce qui constitue le nœud du problème : le fait que ce recours à des cabinets extérieurs, en général américains, impose peu à peu au cœur de la machine étatique une idéologie de réduction des coûts (l’efficience) et d’extension progressive des normes juridiques anglo-saxonnes (la fameuse « compliance ») fondée uniquement sur une vision à court terme, en dehors de toute stratégie et de toute défense des intérêts nationaux. Pour un jeune gommeux encravaté issu de ces brillants viviers, le dépeçage d’Alstom n’est que le délestage d’un actif trop inutile et l’école (puisque McKinsey est également actif dans la transformation des systèmes éducatifs) un outil de développement d’un capital humain permettant une plus grande performance sur le marché du travail.Nous citions alors dans notre enquête cette phrase du PDG de Daimler-Benz dès 1987 : « Rien ne se passe en Allemagne sans que McKinsey ait été consulté. » Ces cabinets de conseil qui ont pris pied à chaque étage de chaque ministère sont le plus formidable outil de confiscation démocratique qui soit. Ce sont eux qui dictent depuis quarante ans les politiques publiques, à coups de « benchmark » et de réduction de coûts. Ce sont eux qui contournent la volonté des citoyens en définissant la « gouvernance », cette façon de dépolitiser la chose publique au nom de l’efficacité.

Rien que ça !

[11] « Des milliards dépensés pour se substituer à l’État : enquête sur la République des consultants« , Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, L’Obs, 27 juin 2021

[12] « »Les Infiltrés » : révélations sur l’emprise des cabinets de conseil sur l’État », L’Obs, 14 février 2022

[13] Le billet « Réduire les effectifs de la fonction publique » de Fipeco, en date du 30 mars 2022, propose ainsi de réduire les effectifs de la Fonction Publique d’État de 12 000 postes par an.