Citation de Apyrexie
J'ai toujours aimé les mains, qui montrent avec tant de justesse ce que nous sommes. Une paume éprouvée ou bien au contraire frêle et gracieuse. Des doigts étirés et squelettiques, comme de grandes pattes arachnéennes ou bien des doigts gonflés de force. On peut souvent y lire les traces de nombreux métiers manuels ou au contraire l'oisiveté d'une vie paisible.
Les ongles aussi, en disent longs sur notre identité. Il y a ceux rongés jusqu'au sang par les grands stressés. Et les ceux longs et presque aiguisés des coquettes, les peignant de toutes les couleurs. Au moins deux mondes qui séparent ces deux-là et c'est bien ce qui est à l'origine de ma fascination.
Pourtant c'est tes mains, que j'ai le plus aimé observer. Elles sont belles, mon cœur. Chaque fois que je les visualise, je me les rappelle enserrer tendrement ma nuque. Ou bien se refermer autour de mes doigts, tandis que nous nous aimions. Je me rappelle leur grâce, délicatesse et douceur.
Et pourtant, je ne peux oublier tout ce qu'elles ont fait. Elle ont nourri, créé, aimé, réalisé, réconforté, tremblé, brisé et surtout tué.
L'état de mon cœur est leur œuvre sanglante. Tracé avec la passion puis par l'hostilité que nous nous sommes portés, le tableau qu'il présente est aussi beau que dérangeant. Nous nous sommes aimés trop intensément et quittés trop abruptement.
Après ton départ, le rêve que nous vivions m'a laissé découvrir le cauchemar qu'était une vie sans toi. Comment avais-je fait pour vivre avant de te rencontrer ? Mais plus encore, comment pourrais-je donc continuer à le faire après l'avoir fait et sans t'avoir à mes côtés ?
Le monde est laid, morne, triste, hypocrite et absurde. Sans l'inspiration et la tendresse que j'éprouvais grâce à toi, mes mains me semblent bien plus fragiles. Et beaucoup trop fatiguées.
Sont-elles encore capables de pouvoir aimer autre chose que le travail, qui les a modelé pour oublier qu'elles sont à présent incapables d'aimer tout court ?
Leur chaleur est aussi grande qu'insensée. Elle s'assèchent pourtant d'années en années et se couvrent de veines saillantes, prêtes à exploser.
Tes miennes n'ont jamais été frêles et sans nul doute, ce sont elles qui ont brisé les miennes. Avides, elles sont allées jusqu'à charcuter mon cœur, dévaster mon regard et emberlificoter les fils de mon esprit.
Quel fou pourrait savoir sans l'avoir vécu, que de les plus jolies mains - semblant pourtant si diaphanes -, sont à la fois capables de créer les plus vastes monuments et ruines ?

