Voici un extrait du livre Les Démons. C'est un échange entre Trofimovitch, vantant les libéraux et occidentalistes, et Chatov, un slavophile. Trofimovitch est un érudit ; Chatov ayant abandonné ses études pour voyager, il vit dans une grande misère.
Les démons – Fedor Dostoïevski – 1871 – Le Livre de Poche
p69
« Mais ici intervenait Chatov.
- Jamais ces gens que vous admirez n’ont aimé le peuple ni souffert pour lui, et ils ne lui ont rien sacrifié, ils avaient beau se l’imaginer pour leur propre satisfaction, grommela-t-il d’un ton maussade, baissant les yeux et se tournant avec impatience sur sa chaise.
- Ce sont eux qui n’ont pas aimé le peuple ? Hurla Stéphane Trofimovitch, oh, comme ils aimaient la Russie !
- Ni la Russie ni le peuple, rugit Chatov, les yeux étincelants, on ne peut aimer ce qu’on ne connaît pas et ils ne comprenaient rien au peuple russe ! Eux tous et vous avec eux, vous avez perdu de vue le peuple russe, et Biélinski surtout ; cela se voit ne serait-ce que par cette seule lettre à Gogol. Biélinski, exactement comme le « Curieux » de Krylov, n’a pas remarqué l’éléphant au muséum mais a concentré toute son attention sur les insectes sociaux français ; et il s’en est tenu là. Et pourtant il se peut qu’il ait été le plus intelligent de vous tous ! Non seulement vous n’avez pas su voir le peuple, mais vous l’avez même traité avec un ignoble mépris, ne serait-ce que parce que en fait de peuple vous n’imaginiez que le peuple français, et encore les seuls Parisiens, et que vous aviez honte que le peuple russe ne soit pas ainsi. c’est la vérité vraie ! Or qui n’a pas de peuple n’a pas de Dieu ! Soyez certain que tous ceux qui cessent de comprendre leur peuple et perdent tout lien avec lui, perdent aussitôt, au fur et à mesure, la foi de leurs pères, deviennent soit des athées, soit des indifférents. Je dis la vérité ! C’est un fait qui se vérifie. Voilà pourquoi vous tous et nous tous, nous sommes aujourd’hui ou d’ignobles athées ou des vauriens indifférents, dépravés, et rien de plus ! Et vous aussi, Stéphane Trofimovitch, je ne vous en exclus pas, c’est même à votre sujet que j’ai parlé, sachez-le ! »
C'est magnifique de lucidité

Auto-édit : Merci aux kheys de me lire malgré le DDOS

Les démons – Fedor Dostoïevski – 1871 – Le Livre de Poche
p69
« Mais ici intervenait Chatov.
- Jamais ces gens que vous admirez n’ont aimé le peuple ni souffert pour lui, et ils ne lui ont rien sacrifié, ils avaient beau se l’imaginer pour leur propre satisfaction, grommela-t-il d’un ton maussade, baissant les yeux et se tournant avec impatience sur sa chaise.
- Ce sont eux qui n’ont pas aimé le peuple ? Hurla Stéphane Trofimovitch, oh, comme ils aimaient la Russie !
- Ni la Russie ni le peuple, rugit Chatov, les yeux étincelants, on ne peut aimer ce qu’on ne connaît pas et ils ne comprenaient rien au peuple russe ! Eux tous et vous avec eux, vous avez perdu de vue le peuple russe, et Biélinski surtout ; cela se voit ne serait-ce que par cette seule lettre à Gogol. Biélinski, exactement comme le « Curieux » de Krylov, n’a pas remarqué l’éléphant au muséum mais a concentré toute son attention sur les insectes sociaux français ; et il s’en est tenu là. Et pourtant il se peut qu’il ait été le plus intelligent de vous tous ! Non seulement vous n’avez pas su voir le peuple, mais vous l’avez même traité avec un ignoble mépris, ne serait-ce que parce que en fait de peuple vous n’imaginiez que le peuple français, et encore les seuls Parisiens, et que vous aviez honte que le peuple russe ne soit pas ainsi. c’est la vérité vraie ! Or qui n’a pas de peuple n’a pas de Dieu ! Soyez certain que tous ceux qui cessent de comprendre leur peuple et perdent tout lien avec lui, perdent aussitôt, au fur et à mesure, la foi de leurs pères, deviennent soit des athées, soit des indifférents. Je dis la vérité ! C’est un fait qui se vérifie. Voilà pourquoi vous tous et nous tous, nous sommes aujourd’hui ou d’ignobles athées ou des vauriens indifférents, dépravés, et rien de plus ! Et vous aussi, Stéphane Trofimovitch, je ne vous en exclus pas, c’est même à votre sujet que j’ai parlé, sachez-le ! »
C'est magnifique de lucidité


Auto-édit : Merci aux kheys de me lire malgré le DDOS

