« La maternité est devenue l’expérience féminine incontournable, valorisée entre toutes : donner la vie, c’est fantastique. La propagande “pro-maternité” a rarement été aussi tapageuse. Foutage de gueule, méthode contemporaine et systématique de la double contrainte : “Faites des enfants c’est fantastique, vous vous sentirez plus femmes et accomplies que jamais”, mais faites-les dans une société en dégringolade, où le travail salarié est une condition de survie sociale, mais n’est garanti pour personne, et surtout pas pour les femmes. Enfantez dans des villes où le logement est précaire, où l’école démissionne, où les enfants sont soumis aux agressions mentales les plus vicieuses, via la pub, la télé, Internet, les marchands de soda et confrères. Sans enfant, pas de bonheur féminin, mais élever des gamins dans des conditions décentes sera quasiment impossible. Il faut, de toutes façons, que les femmes se sentent en échec. »
Virginie Despentes, King Kong Théorie
Ce n'est pas la même chose d'élever un enfant avec ou sans fric. Les conditions dans lesquelles on a un enfant en changent complètement la réalité – conditions de temps, de dépendance, de pauvreté.
(Sans enfant on a davantage de temps et d'argent ; avec, on a plus de reconnaissance et de gratifications sociales – AH : on a plus d'amour aussi .
Ça veut dire quoi, aimer un bébé ? C'est un truc étrange.)
* * *
Ce qui est le plus dur, pour moi, sans aucune hésitation : ses pleurs, ses cris, parfois ses hurlements. A tel point que la question « vais-je y arriver avec ce bébé ? » s'est vite traduite en « vais-je réussir à affronter ses crises de pleurs ? » Une épreuve terrible pour moi.
Éprouver son impuissance face à ce qu'on lit comme une immense détresse, une terreur. [ Je deviens aussi angoissée qu'elle, tendue comme une punaise, à vif, ses hurlements me plongent dans un état de nerf et finalement un désespoir profond. ]
Finalement je me dis qu'on pourrait proposer comme test ultime de personnalité aux gens qui partent dans l'espace ou dans un sous-marin et dont les nerfs doivent être d'acier d'affronter les trois heures trente que peut durer une crise de ce bébé.
C'est tellement fragile, un bébé, on peut le tuer fastoche, en quelques secondes. Avant qu'elle naisse, j'avais des flash, souvent : je la lâchais, elle tombait, elle passait par la fenêtre, se fracassait contre une table. C'est fou d'avoir la responsabilité d'une vie.
* * *
Pour essayer d'écrire un truc vaguement organisé (attendez les gars je chausse mes lunettes), je dirais que le fait d'avoir un enfant met en question et transforme notre rapport à trois éléments : dans cette expérience sont en jeu notre rapport au temps, au pouvoir, et aux normes.
Au temps, parce qu'un enfant aspire et fait des corn flakes de notre temps libre. [ Petite parenthèse : quand je parle de temps libre, ici, je parle en tant que moi et de ma classe... Parce que l'expérience que peut avoir du temps libre une femme certes sans enfant, mais employée dans une société de ménage (par exemple), qui a quatre tranches de ménage à faire dans la journée dans quatre lieux différents de la région parisienne, et qui rentre chez elle pour croûter sur son lit et essayer de vaguement reconstruire ses forces pour la journée d'après... est certainement fort différente de la mienne. ]
Aux normes, parce qu'avoir un/des enfants est un enjeu puissant de conformation sociale, en particulier pour les femmes.
Au pouvoir enfin parce que je trouve cet appel à contribution passé sur la liste Efigies pas con du tout – qui dit :
« Aujourd'hui, dans le monde entier, les humains vivent leurs premières dix-huit années sous un statut social particulier : le statut de mineur régit dans tous ses aspects la vie de 20 à 50% de l'humanité. Ce "minorat" est justifié par l'idée de nature : le caractère inabouti du développement corporel et mental des moins de dix-huit ans, leur manque constitutif de discernement censé en découler, nécessite de leur imposer un statut dérogatoire au droit commun (Delphy). Ils sont ainsi placés automatiquement sous tutelle soit de leurs géniteurs, soit d'adoptants, soit de "professionnels de l'enfance", salariés d'institutions spécialement dédiées à leur cas spécifique.
Cette même nature "d'enfants", d'"être en devenir", est censée impliquer que ces jeunes humains soit éduqués ("pour leur bien"), et pour ce faire contenus dans des familles, des foyers et des écoles, et soumis à un travail constant d'apprentissage. De fait, le "manque de discernement" qui leur est imputé a pour conséquence que la société retire aux "enfants" tout pouvoir effectif sur leur vie.
Peut-on développer une lecture politique, féministe, de ces rapports sociaux adultes/enfants si peu problématisés ? Peut-on légitimement analyser la condition des "enfants" en termes d'appropriation privée (familiale) et d'instrumentalisation sociale (éducative) ? Dans quelle mesure peut-on parler de domination adulte sur les enfants ? […] Cet atelier propose donc d'étudier un type de discrimination et de domination qui a été peu problématisé, de façon à faire émerger certaines de ses caractéristiques propres, son importance, et les liens tissés avec d'autres oppressions fondamentales tout particulièrement les oppressions de genre. »
Décider « d'avoir un enfant » implique d'accepter d'exercer un pouvoir immense sur une autre personne. En particulier, de lui donner des ordres et de se donner tous les moyens de se faire obéir (persuasion, incitation, répression). Et ce « pour son bien », pendant des années. Ce n'est tout de même pas rien.

* * * * * * *
Au terme de cet article-fleuve un peu boueux, avec quelques cailloux et quelques crocodiles, je voulais juste dire que la méduse essaie de revenir. Elle n'a plus toutes ses neurones rangées dans le bon ordre, il semble, mais elle fera de son mieux. A son petit rythme de mollusque (qui ne fait pas ses nuits).
N'hésitez pas à écrire tous les commentaires qui vous passent par la tête
Virginie Despentes, King Kong Théorie
Ce n'est pas la même chose d'élever un enfant avec ou sans fric. Les conditions dans lesquelles on a un enfant en changent complètement la réalité – conditions de temps, de dépendance, de pauvreté.
(Sans enfant on a davantage de temps et d'argent ; avec, on a plus de reconnaissance et de gratifications sociales – AH : on a plus d'amour aussi .
Ça veut dire quoi, aimer un bébé ? C'est un truc étrange.)
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Ce qui est le plus dur, pour moi, sans aucune hésitation : ses pleurs, ses cris, parfois ses hurlements. A tel point que la question « vais-je y arriver avec ce bébé ? » s'est vite traduite en « vais-je réussir à affronter ses crises de pleurs ? » Une épreuve terrible pour moi.
Éprouver son impuissance face à ce qu'on lit comme une immense détresse, une terreur. [ Je deviens aussi angoissée qu'elle, tendue comme une punaise, à vif, ses hurlements me plongent dans un état de nerf et finalement un désespoir profond. ]
Finalement je me dis qu'on pourrait proposer comme test ultime de personnalité aux gens qui partent dans l'espace ou dans un sous-marin et dont les nerfs doivent être d'acier d'affronter les trois heures trente que peut durer une crise de ce bébé.
C'est tellement fragile, un bébé, on peut le tuer fastoche, en quelques secondes. Avant qu'elle naisse, j'avais des flash, souvent : je la lâchais, elle tombait, elle passait par la fenêtre, se fracassait contre une table. C'est fou d'avoir la responsabilité d'une vie.
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Pour essayer d'écrire un truc vaguement organisé (attendez les gars je chausse mes lunettes), je dirais que le fait d'avoir un enfant met en question et transforme notre rapport à trois éléments : dans cette expérience sont en jeu notre rapport au temps, au pouvoir, et aux normes.
Au temps, parce qu'un enfant aspire et fait des corn flakes de notre temps libre. [ Petite parenthèse : quand je parle de temps libre, ici, je parle en tant que moi et de ma classe... Parce que l'expérience que peut avoir du temps libre une femme certes sans enfant, mais employée dans une société de ménage (par exemple), qui a quatre tranches de ménage à faire dans la journée dans quatre lieux différents de la région parisienne, et qui rentre chez elle pour croûter sur son lit et essayer de vaguement reconstruire ses forces pour la journée d'après... est certainement fort différente de la mienne. ]
Aux normes, parce qu'avoir un/des enfants est un enjeu puissant de conformation sociale, en particulier pour les femmes.
Au pouvoir enfin parce que je trouve cet appel à contribution passé sur la liste Efigies pas con du tout – qui dit :
« Aujourd'hui, dans le monde entier, les humains vivent leurs premières dix-huit années sous un statut social particulier : le statut de mineur régit dans tous ses aspects la vie de 20 à 50% de l'humanité. Ce "minorat" est justifié par l'idée de nature : le caractère inabouti du développement corporel et mental des moins de dix-huit ans, leur manque constitutif de discernement censé en découler, nécessite de leur imposer un statut dérogatoire au droit commun (Delphy). Ils sont ainsi placés automatiquement sous tutelle soit de leurs géniteurs, soit d'adoptants, soit de "professionnels de l'enfance", salariés d'institutions spécialement dédiées à leur cas spécifique.
Cette même nature "d'enfants", d'"être en devenir", est censée impliquer que ces jeunes humains soit éduqués ("pour leur bien"), et pour ce faire contenus dans des familles, des foyers et des écoles, et soumis à un travail constant d'apprentissage. De fait, le "manque de discernement" qui leur est imputé a pour conséquence que la société retire aux "enfants" tout pouvoir effectif sur leur vie.
Peut-on développer une lecture politique, féministe, de ces rapports sociaux adultes/enfants si peu problématisés ? Peut-on légitimement analyser la condition des "enfants" en termes d'appropriation privée (familiale) et d'instrumentalisation sociale (éducative) ? Dans quelle mesure peut-on parler de domination adulte sur les enfants ? […] Cet atelier propose donc d'étudier un type de discrimination et de domination qui a été peu problématisé, de façon à faire émerger certaines de ses caractéristiques propres, son importance, et les liens tissés avec d'autres oppressions fondamentales tout particulièrement les oppressions de genre. »
Décider « d'avoir un enfant » implique d'accepter d'exercer un pouvoir immense sur une autre personne. En particulier, de lui donner des ordres et de se donner tous les moyens de se faire obéir (persuasion, incitation, répression). Et ce « pour son bien », pendant des années. Ce n'est tout de même pas rien.

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Au terme de cet article-fleuve un peu boueux, avec quelques cailloux et quelques crocodiles, je voulais juste dire que la méduse essaie de revenir. Elle n'a plus toutes ses neurones rangées dans le bon ordre, il semble, mais elle fera de son mieux. A son petit rythme de mollusque (qui ne fait pas ses nuits).
N'hésitez pas à écrire tous les commentaires qui vous passent par la tête
