Ma très chère mère,
Je ressens pour la première fois le besoin de m’adresser à toi entièrement, j’ai longtemps réfléchi à comment te le formuler, j’ai choisi de le faire par le biais d’une lettre pour que tu ne puisses pas me répondre. Tu penseras peut-être que j’ai peur de toi, que toute cette entreprise est révélatrice de ma lâcheté, que c’est une manière de m’excuser facilement, de me soustraire à la parole. En effet, j’ai longtemps été lâche, mais si je t’impose cette condition, c’est justement parce qu’une conversation ne manifesterait rien de ce que je voudrais t’exprimer. On pourrait croire que dire est honnête, seulement je l’ai compris ici : dire est lâche, car on ne peut pas dire sans mentir. Jamais un prisonnier ne dira sa raison impudiquement sans inventer quelques fables qui la rende plus supportable, c’est seulement en chantant qu’il pourra exprimer son mal véritable. Cette vérité, le criminel la chante avec tout ce qu’il peut, ainsi le mensonge n’intervient que formellement, en substance il révèle la vérité. Parfois nos corps et nos esprits se déploient en chanson, parfois c’est un secret qu’on garde avec nous : la page déchirée d’un livre sous un oreiller, le petit pépin d’une pomme qu’on conserve précieusement sur soi et qu’on emmène partout. Je me retrouve donc incapable de dire ma peine : je ne peux que te la chanter. Je voudrais que tu lises cette lettre comme on écoute un air de musique, et je te demande de ne pas enquêter quant à une supposée mathématique dans la composition, laisse-moi seulement t’animer de ma raison. Si je veux que tu me lises, ça n’est donc pas pour que tu y trouves le sens de mon acte, je te demande ça puisque je suis persuadé que tu le cherches quand tu viens me voir. Une fois par mois, tu es là, muette. Tu évites toujours mon regard, tu observes toujours ces détails : la courbure sèche de mon cou jusqu’à mes oreilles, la cambrure nerveuse de mes mains, toutes ces lignes de ma silhouette qui me distinguent et qui font de mon corps un objet que tu as connu, que tu peux reconnaître. Je pense connaître l’intention de ce regard tourmenté : tu te demandes si je suis toujours ton fils. Si un jour peut-être tu te retrouvais face à des lignes inconnues, une géométrie étrangère, alors tout n’aura été qu’un cauchemar. Seulement tu établis toujours le même constat : derrière ces barreaux se dessine toujours l’ombre de ton enfant. Alors tu reviens le mois prochain, juste assez de temps pour oublier, douter de ta perception, tu reviens pour savoir si c’est vraiment moi. Sache que je me cherche aussi chaque jour, je m’examine, ce visage qui est le mien. Mais j’ai tué un homme maman, tu le sais comme moi, et je ne reviendrai jamais.
Je ressens pour la première fois le besoin de m’adresser à toi entièrement, j’ai longtemps réfléchi à comment te le formuler, j’ai choisi de le faire par le biais d’une lettre pour que tu ne puisses pas me répondre. Tu penseras peut-être que j’ai peur de toi, que toute cette entreprise est révélatrice de ma lâcheté, que c’est une manière de m’excuser facilement, de me soustraire à la parole. En effet, j’ai longtemps été lâche, mais si je t’impose cette condition, c’est justement parce qu’une conversation ne manifesterait rien de ce que je voudrais t’exprimer. On pourrait croire que dire est honnête, seulement je l’ai compris ici : dire est lâche, car on ne peut pas dire sans mentir. Jamais un prisonnier ne dira sa raison impudiquement sans inventer quelques fables qui la rende plus supportable, c’est seulement en chantant qu’il pourra exprimer son mal véritable. Cette vérité, le criminel la chante avec tout ce qu’il peut, ainsi le mensonge n’intervient que formellement, en substance il révèle la vérité. Parfois nos corps et nos esprits se déploient en chanson, parfois c’est un secret qu’on garde avec nous : la page déchirée d’un livre sous un oreiller, le petit pépin d’une pomme qu’on conserve précieusement sur soi et qu’on emmène partout. Je me retrouve donc incapable de dire ma peine : je ne peux que te la chanter. Je voudrais que tu lises cette lettre comme on écoute un air de musique, et je te demande de ne pas enquêter quant à une supposée mathématique dans la composition, laisse-moi seulement t’animer de ma raison. Si je veux que tu me lises, ça n’est donc pas pour que tu y trouves le sens de mon acte, je te demande ça puisque je suis persuadé que tu le cherches quand tu viens me voir. Une fois par mois, tu es là, muette. Tu évites toujours mon regard, tu observes toujours ces détails : la courbure sèche de mon cou jusqu’à mes oreilles, la cambrure nerveuse de mes mains, toutes ces lignes de ma silhouette qui me distinguent et qui font de mon corps un objet que tu as connu, que tu peux reconnaître. Je pense connaître l’intention de ce regard tourmenté : tu te demandes si je suis toujours ton fils. Si un jour peut-être tu te retrouvais face à des lignes inconnues, une géométrie étrangère, alors tout n’aura été qu’un cauchemar. Seulement tu établis toujours le même constat : derrière ces barreaux se dessine toujours l’ombre de ton enfant. Alors tu reviens le mois prochain, juste assez de temps pour oublier, douter de ta perception, tu reviens pour savoir si c’est vraiment moi. Sache que je me cherche aussi chaque jour, je m’examine, ce visage qui est le mien. Mais j’ai tué un homme maman, tu le sais comme moi, et je ne reviendrai jamais.