"Qu'est-ce que tu préfères chez moi ?"
Interrompus dans leur contemplation méditative des enleminures du plafond de sa chambre, mes yeux se fixèrent sur elle. Le courage d'avoir prononcé ces mots lui avait fait esquisser un sourire pincé, mais la honte d'avoir mis sa pudeur, ou plutôt ce qu'il en reste, à la merci de ma froide appréciation post-coïtale avait creusé ses reins.
"Eeet voilà la question piège à zéro bonne réponse ! On est où là ? En seconde ? Elle pouvait pas simplement dire qu'elle veut remettre le couvert, non ?"
Je réprime mon agacement en feignant la sérénité du premier de la classe à l'annonce d'un examen surprise.
"Tu sais très bien.", dis-je avec apaisement.
"Tu peux me dire quel est l'intérêt de gagner du temps ? Un peu d'honnêteté ça t'étoufferait ?"
La surprise d'être prise à son propre jeu fait vite place à la suspicion.
"Mes yeux ?"
"C'est ça fais l'andouille !"
Ses yeux ambrés, que la lumière du soleil couchant avait achevé de me séduire il y a maintenant six mois, avaient perdu toute mon attention depuis nos premiers ébats. Pour sortir de ce terrain miné, il me fallait impérativement relever la tension sexuelle du tableau.
"On parle de ce qui m'a poussé dans tes bras, ou de ce qui m'a précipité dans ton lit ?", demandai-je en me rapprochant d'elle comme un prédateur de sa proie. Elle pouffe en souriant de tout son visage. Je préfère ça.
"Mes seins ?"
"Tu les as laissés au vestiaire depuis le collège ! Il en a presque plus que toi tu délire ou quoi ?"
Je me rapproche encore. Mon visage, juste au-dessus du sien, surplombe maintenant le petit mètre soixante-cinq de son corps si juvénile pour une jeune femme de 24 ans.
"Je les aime bien, mais ils ne m'obsèdent pas autant que..."
"Mes fesses !" dit-elle sur un ton victorieux, en offrant son coquet, quoique fort banal, petit pétrousquin à mon double imaginaire installé juste derrière elle.
"Mais qu'elle est conne ! C'est TA CHATTE, bordel ! On n'a jamais vu une chatte aussi ENRAGÉE ! Quand tu mouilles c'est du SIROP putain ! Et tu mouilles tellement qu'à chaque coup de rein tu éclabousses le PLAFOND, bougre de chiennasse ! C'est bien simple, après chaque plan baise on doit se TORCHER LE CUL tellement y en a partout ! C'est TA CHATTE ! TA CHATTE ! TA CHAAAATTTEEEE !"
"... Ton nez. "
Elle se figea.
"Hein ?"
Son tarin disproportionné est incontestablement son pire complexe depuis sa plus tendre puberté. Sur le mur de ses photos-souvenir, elle n'exhibe aucun profil. Et quand elle rit aux éclats, elle se cache le visage, comme pour protéger le monde de son appendice nasal caricaturalement distordu.
Son souffle reprend.
"À chaque fois qu'il me touche le visage, il me rappelle tes soupirs et tes gémissements de nos torrides nuits d'été."
Elle frissonne. Sa tête se relève exagérément. Nos visages se font face.
"J'aime l'arrogance avec laquelle il réclame le premier baiser."
Elle sourit en haletant.
"J'aime sa manière de me montrer le chemin quand mes lèvres viennent bâillonner tes cris de plaisir répétés perçant l'obscurité."
Elle respirait mes mots, sa langue effleurant imperceptiblement les bords de sa bouche spontanément ouverte. Je dépose un bécot appuyé sur le bout de son nez.
"Ton nez, c'est une promesse éternelle de volupté."
Elle se jeta aussitôt sur moi, et m'embrassa furieusement dans un soupir plaintif. Au même moment, la découverte de cette nouvelle zone érogène inattendue laissa échapper le son d'un fruit exquis pressé délicatement entre ses cuisses. C'est sûr, elle devra changer ses draps.
Son nez et sa langue tracent une ligne droite le long de mon torse pour enfin découvrir un parfait garde-à-vous comme point final de cet interrogatoire embrasé.
"Et sa gorge, putain, sa gorge !"
Ayant patiemment attendu la fin de nos ébats et les derniers tremblements de plaisir de leur maîtresse, ses deux chats vinrent s'enivrer des phéromones exhalées par nos peaux ruisselantes et nues.
Leurs noms de petites choses poilues innocentes n'étant absolument pas représentatifs de leurs caractères respectifs, nous les appellerons Crétin et Connard.
Je chassai Crétin qui s'était mis à me lécher l'aisselle de sa langue râpeuse. Connard s'était installé sur moi, et me fixait des yeux. Sa maîtresse l'avait arraché des mains de son maître quand elle avait décidé de le quitter il y a six mois. Le courage et la ténacité de cet homme, qui tenait à bout de bras une boulangerie familiale dans un village de caractère dans l'arrière-pays, n'avaient pas fait le poids face à l'irrésistible attrait de la ville pour celle dont il n'attendait que soutien et tendresse. Elle ne l'avait pas techniquement largué pour moi, mais j'avais été l'élément déclencheur de leur ineffable rupture.
Être douce, patiente, ménagère et maternelle était apparemment trop cher payé pour la vie de femme au foyer qu'il lui promettait. Elle a donc tout plaqué pour une vie de citadine au smic, juste assez indépendante pour avoir son appartement dans le quartier de la gare et payer ses pizzas congelées. Tout ça pour se faire rougir le popotin par un homme de 13 ans son aîné aussi souvent que possible. Sans contrepartie, et sans engagement. Le retour de bâton s'annonce douloureux, et j'accepte d'être celui par lequel il viendra.
Connard pousse un petit râle au milieu de ses ronronnements.
Telle une poupée jetée par un enfant lassé, sa maîtresse gît entre les deux oreillers qui, quinze minutes plus tôt, jouaient le rôle de sourdine. Depuis le temps qu'elle m'en parle, je sais que le visionnage d'un vieux Disney avec plateau-télé composera le programme de la soirée. L'idée ne me déplaît pas en soi, mais avec mes couilles vides et mes courbatures naissantes, il me sera très difficile d'entrer dans le jeu d'une radasse à 15 de bodycount qui veut se racheter une innocence devant Bambi.
Je fais mine de me relever.
Connard plante ses griffes sur mon thorax.
Je m'interrompts, le temps de le laisser m'insulter avec ses yeux félins. J'en profite pour recouvrir la donzelle avec son épaisse couverture de lit.
"Entrer dans son jeu non, mais dans son con...?"
Je secoue la tête. Avec ces conneries je vais finir par fétichiser le corps d'une 5/10 bordel.
Le fauve finit par se rétracter et me montre la porte. J'aperçois un thème astral sur les six planches d'aggloméré de chez But qui semblent lui servir de bureau. Tiens oui, elle raffole de ces trucs. Sur le point de sortir, je tente de laisser Connard retrouver sa liberté. Et son maître, peut-être. J'ouvre, il n'adresse qu'un regard vaguement curieux aux deux autres portes qui composent le palier de cette copropriété d'un autre âge. Je m'accroupis et, alors que j'entends sa maîtresse se remuer aussi rapidement que lui permettent ses membres abattus par mes bons offices, je murmure à son oreille dressée :
"Ta maîtresse est une roulure."
Puis, sans ménager le claquement de la vieille porte d'entrée, je retrouve mon carrosse et, tandis que je démarre, je sens mon téléphone vibrer. C'est elle. Je laisse sonner.
Je lui enverrai un message ce soir à 10:01 pour me faire pardonner. Les heures miroir, c'est le genre de conneries qui vont avec l'astrologie.
Qu'il est bon d'être blanc et friqué bordel.
ne me laissez pas bider, c'est Noël quand même
