Topic : « comprendre l'empire »

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COMPRENDRE L’EMPIRE

Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ?

Il est évident que la carrière de polémiste est infiniment moins capitonnée que celle de poète élégiaque ou de romancier mondain. Le pamphlet conduit rarement à la fortune, encore moins aux honneurs. Son plus clair bénéfice est une longue suite de démêlés avec la Justice et l’opinion. De manière invariable, l’écrivain de combat doit subir les reniements, les coups de ceux-là qu’il croit défendre, et qu’en fait il défend. Quels que soient son temps, son parti, qu’il s’appelle Marat, Courier, Carrel, Veuillot, Vallès, Rochefort, Drumont, Bloy, Tailhade, Zola, Cassagnac, Jouvenel, Daudet, Maurras, son sort est réglé, plus ou moins tragiquement, également ingrat.

D’où vient donc que toujours, en dépit de tout et de tous, il se trouvera des hommes qui, dédaigneux des facilités de la vie, se consacreront en connaissance de cause à la plus redoutable des tâches humaines, qui est de jeter l’alarme aux jours de grand péril, et, s’il le faut, de crier malheur sur les contemporains ?

C’est que le monde littéraire n’est pas entièrement composé de littérateurs. Il se trouve des hommes qui ne se réfugient pas dans leur œuvre… Ces hommes se battent. Ils se battent parce que s’ils ne se battaient pas, nul ne se battrait à leur place. Et pourquoi se battent-ils ? Par devoir civique, assurément, mais encore et surtout pour l’honneur de leur profession. Seuls et désarmés, ils vont au cœur de la bataille parce qu’ils obéissent à leur mission. Ils se mentiraient à eux-mêmes, s’ils renonçaient au combat.



Henri Béraud



* * *



Hier, à travers la foule du boulevard, je me sentis frôlé par un Etre mystérieux que j’avais toujours désiré connaître, et que je reconnus tout de suite, quoique je ne l’eusse jamais vu. Il y avait sans doute chez lui, relativement à moi, un désir analogue, car il me fit, en passant, un clignement d’œil significatif auquel je me hâtai d’obéir. Je le suivis attentivement, et bientôt je descendis derrière lui dans une demeure souterraine, éblouissante où éclatait un luxe dont aucune des habitations supérieures de Paris ne pourrait fournir un exemple approchant. Il me parut singulier que j’eusse pu passer si souvent à côté de ce prestigieux repaire sans en deviner l’entrée. Là régnait une atmosphère exquise, quoique capiteuse qui faisait oublier presque instantanément toutes les fastidieuses horreurs de la vie ; on y respirait une béatitude sombre, analogue à celle que durent éprouver les mangeurs de lotus quand, débarquant dans une île enchantée éclairée des lueurs d’une éternelle après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons assoupissants des mélodieuses cascades, le désir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer.

Il y avait là des visages étranges d’hommes et de femmes, marqués d’une beauté fatale, qu’il me semblait avoir vus déjà à des époques et dans des pays dont il m’était impossible de me souvenir exactement, et qui m’inspiraient plutôt une sympathie fraternelle que cette crainte qui naît ordinairement à l’aspect de l’inconnu. Si je voulais essayer de définir d’une manière quelconque l’expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d’yeux brillant plus énergiquement de l’horreur de l’ennui et du désir immortel de se sentir vivre.

Mon hôte et moi, nous étions déjà, en nous asseyant, de vieux et parfaits amis. Nous mangeâmes, nous bûmes outre mesure de toutes sortes de vins extraordinaires, et, chose non moins extraordinaire, il me semblait, après plusieurs heures, que je n’étais pas plus ivre que lui. Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite.

Nous fumâmes longuement quelques cigares dont la saveur et le parfum incomparables donnaient à l’âme la nostalgie de pays et de bonheurs inconnus, et, enivré de toutes ces délices, j’osai, dans un accès de familiarité qui ne parut pas lui déplaire, m’écrier, en m’emparant d’une coupe pleine jusqu’au bord : « A votre immortelle santé, vieux Bouc ! »

Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de infatuation humaine. Sur ce sujet-là, Son Altesse ne tarissait pas en plaisanteries légères et irréfutables, et elle s’exprimait avec une suavité de diction et une tranquillité dans la drôlerie que je n’ai trouvées dans aucun des plus célèbres causeurs de l’humanité. Elle m’expliqua l’absurdité des différentes philosophies qui avaient jusqu’à présent pris possession du cerveau humain, et daigna même me faire confidence de quelques principes fondamentaux dont il ne me convient pas de partager les bénéfices et la propriété avec qui que ce soit Elle ne se plaignit en aucune façon de la mauvaise réputation dont elle jouit dans toutes les parties du monde, m’assura qu’elle était, elle-même, la personne la plus intéressée à la destruction de la superstition, et m’avoua qu’elle n’avait eu peur, relativement à son propre pouvoir, qu’une seule fois, c’était le jour où elle avait entendu un prédicateur, plus subtil que ses confrères, s’écrier en chaire ; « Mes chers frères, n’oubliez jamais quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! »

Le souvenir de ce célèbre orateur nous conduisit naturellement vers le sujet des académies, et mon étrange convive m’affirma qu’il ne dédaignait pas, en beaucoup de cas, d’inspirer la plume, la parole et la conscience des pédagogues, et qu’il assistait presque toujours en personne, quoique invisible, à toutes les séances académiques.

Encouragé par tant de bontés, je lui demandai des nouvelles de Dieu, et s’il l’avait vu récemment. Il me répondit, avec une insouciance nuancée d’une certaine tristesse : « Nous nous saluons quand nous nous rencontrons, mais comme deux vieux gentilshommes, en qui une politesse innée ne saurait éteindre tout à fait le souvenir d’anciennes rancunes. »

Il est douteux que Son Altesse ait jamais donné une si longue audience à un simple mortel, et je craignais d’abuser. Enfin, comme l’aube frissonnante blanchissait les vitres, ce célèbre personnage, chanté par tant de poètes et servi par tant de philosophes qui travaillent à sa gloire sans le savoir, me dit : " Je veux que vous gardiez de moi un bon souvenir, et vous prouver que Moi, dont on dit tant de mal, je suis quelquefois bon diable, pour me servir d’une de vos locutions vulgaires. Afin de compenser la perte irrémédiable que vous avez faite de votre âme, je vous donne l’enjeu que vous auriez gagné si le sort avait été pour vous, c’est-à-dire la possibilité de soulager et de vaincre, pendant toute votre vie, cette bizarre affection de l’Ennui, qui est la source de toutes vos maladies et de tous vos misérables progrès. Jamais un désir ne sera formé par vous, que je ne vous aide à le réaliser ; vous régnerez sur vos vulgaires semblables ; vous serez fourni de flatteries et même d’adorations ; l’argent, l’or, les diamants, les palais féeriques, viendront vous chercher et vous prieront de les accepter, sans que vous ayez fait un effort pour les gagner ; vous changerez de patrie et de contrée aussi souvent que votre fantaisie vous l’ordonnera ; vous vous soûlerez de voluptés, sans lassitude, dans des pays charmants où il fait toujours chaud et où les femmes sentent aussi bon que les fleurs, – et cætera, et cætera… " ajouta-t-il en se levant et en me congédiant avec un bon sourire.

Si ce n’eût été la crainte de m’humilier devant une aussi grande assemblée, je serais volontiers tombé aux pieds de ce joueur généreux, pour le remercier de son inouïe munificence. Mais peu à peu, après que je l’eus quitté, l’incurable défiance rentra dans mon sein ; je n’osais plus croire à un si prodigieux bonheur, et, en me couchant, faisant encore ma prière par un reste d’habitude imbécile, je répétais dans un demi-sommeil « Mon Dieu ! Seigneur, mon Dieu ! faites que le diable me tienne sa parole ! »



Charles Baudelaire Spleen de Paris, Le joueur généreux



* * *



Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin ;

Ton feutre humble et troué s’ouvre à l’air qui le mouille ;

Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille ;

Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau ;

Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau ;

Ta cahute, au niveau du fossé de la route,

Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute ;

Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir

Pour manger le matin et pour jeûner le soir ;

Et, fantôme suspect devant qui l’on recule,

Regardé de travers quand vient le crépuscule,

Pauvre au point d’alarmer les allants et venants,

Frère sombre et pensif des arbres frissonnants.

Tu laisses choir tes ans ainsi queux leur feuillage ;

Autrefois, homme alors dans la force de l’âge,

Quand tu vis que l’Europe implacable venait,

Et menaçait Paris et noire aube qui naît,

Et, mer d’hommes, roulait vers la France effarée,

Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée

Se ruer, et le nord revomir Attila,

Tu te levas, tu pris ta fourche ; en ces temps-là,

Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,

Un des grands paysans de la grande Champagne.

C’est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,

Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,

Dans la poudre du soir qu’à ton front tu secoues,

Mêle l’éclair du fouet au tonnerre des roues.

Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas ! Ce passant

Fit sa fortune à l’heure où tu versais ton sang ;

Il jouait à la baisse, et montait à mesure

Que notre chute était plus profonde et plus sûre ;

Il fallait un vautour à nos morts ; il le fut ;

Il fit, travailleur âpre et toujours à l’affût,

Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes ;

Moscou remplit ses prés de meules odorantes ;

Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,

Et la Rérésina charriait un palais ;

Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,

Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,

Des jardins où l’on voit le cygne errer sur l’eau,

Un million joyeux sortit de Waterloo ;

Si bien que du désastre il a fait sa victoire,

Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,

Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,

A coupé sur la France une livre de chair

Or, de vous deux, c’est toi qu’on hait, lui qu’on vénère ;

Vieillard, tu n’es qu’un gueux, et ce millionnaire,

C’est l’honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas !



Victor Hugo Le travailleur et le joueur en Bourse





INTRODUCTION : COMPRENDRE L’EMPIRE





Déjà comprendre le titre.

Composé, comme Sociologie du dragueur, de textes courts s’enchaînant logiquement pour raconter ce combat d’idées qu’est l’Histoire, sans omettre de resituer ces idées dans l’Histoire qui les a vu naître, Comprendre l’Empire aurait tout aussi bien pu s’intituler : Sociologie de la domination ou Sociologie du mensonge, tant Empire et domination par le mensonge sont liés.

Peu universitaire dans sa forme, par respect pour le lecteur, mais fruit de cinquante années d’expériences combinant lectures et engagement sans lequel il n’est point de compréhension véritable, cet essai pédagogique récapitule le parcours complet – allant de la Tradition au marxisme et du marxisme à la Tradition – qui seul permet la mise à jour du processus de domination oligarchique engagé depuis plus de deux siècles en Occident.

Quant à la motivation de l’auteur, le pourquoi d’une telle prise de risques pour si peu d’adhésion – domination impériale oblige – peut-être une envie d’entrer dans la légende plus forte que celle d’entrer dans la carrière ? Livreuse de la vérité qui finit par s’imposer comme une religion ? Cet ennui mortel aussi qu’on ressent à force de ne côtoyer dans l’Olympe que des salauds, des soumis et des cons.

En résumé, une tournure d’esprit qui me dépasse, mais qui fait que je ne parviens pas, malgré les leçons de la vie et les déceptions, à me résoudre comme tant d’autres laissés sur le bord de la route, à ce cynisme d’élite qui conduit au mépris du peuple et du bien commun.





1. DIEU ET LA RAISON





La République française est invincible comme la Raison, elle est immortelle comme la vérité. Quand la liberté a fait une conquête telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l’en chasser.



Maximilien de Robespierre





Partout où la bourgeoisie est parvenue à dominer, elle a détruit toutes les conditions féodales, patriarcales, idylliques. Impitoyable, elle a déchiré les liens multicolores de la féodalité qui attachaient l’homme à son supérieur naturel, pour ne laisser subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que l’intérêt tout nu, l’inexorable "paiement comptant". Frissons sacrés et pieuses ferveurs, enthousiasme chevaleresque, mélancolie béotienne, elle a noyé tout cela dans l’eau glaciale du calcul égoïste.



Karl Marx





LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



Il faut bien commencer par un commencement, or l’Histoire n’a ni début ni fin. C’est d’ailleurs l’espoir, le seul, en période d’accumulation des défaites : liquidation du gaullisme, disparition du PCF, victoire du « oui » à Maastricht, élection de Nicolas le petit, montée en puissance du CRIF... On peut être mené 15 à 0, personne jamais ne siffle la fin du match et l’écrasant gagnant du moment peut devenir le perdant de demain ; un jour élu, l’autre martyr…

C’est sans doute ce que Nietzsche, raillant les tenants naïfs et brutaux d’un « sens de l’Histoire » jalonné de Raison (boucheries napoléoniennes), de Lumières (hécatombe industrielle de Verdun) et de Progrès (atomisation technicienne d’Hiroshima) appelait « l’éternel retour »… L’éternel retour qui n’est pas un concept mais une intuition, un constat.

Mais si l’Histoire ne finit jamais, comme la succession des buts dans un match sans fin, il y a des « moments », des bornes, des sauts qualitatifs (Soljenitsyne parle de « nœuds »), des temps où, si tout ne change pas, contrairement à ce que claironnent les vainqueurs du moment, tout se poursuit d’une autre façon.

Et comme nous sommes en France et français, cette histoire ne commence pas par l’Italie des Borgia, l’Angleterre de Cromwell, même si quelque chose de notre modernité se joue déjà ici et là, mais par cet autre grand moment qu’est la Révolution française.

Pas la mythologie révolutionnaire, ce début du roman national qui, nécessairement, comme chaque fois qu’il s’agit d’instiller dans l’esprit du peuple sa soumission à un ordre nouveau, en fait une lutte du bien, lumineux, progressiste contre le mal, obscurantiste, absolutiste ; soit la Révolution française dans le « sens de l’histoire » vue par Jules Michelet, mais pour le dire encore plus simplement : quand Dieu fut politiquement vaincu par la Raison.





CATHOLICISME, IDÉOLOGIE DE LA NOBLESSE ET RAISON, RELIGION DE LA BOURGEOISIE




Par Raison, il ne faut pas entendre le rationalisme qui prévaut dans les sciences exactes (mathématiques, physique) ce qui reviendrait à dire que, par la Révolution française, le vieux monde des vieilles croyances religieuses fut logiquement vaincu, dépassé par le monde nouveau de la vérité des sciences. Une vision qui renvoie au positivisme d’Auguste Comte et à laquelle la boucherie de la Première Guerre mondiale mit un terme par le désenchantement existentialiste.

L’Histoire nous démontrant que derrière la prétention à la scientificité des sciences humaines, sociologie, économie… se cache toujours l’idéologie des vainqueurs. Et que plus cette idéologie se pare de scientificité – le « socialisme scientifique » rayonnant sous Staline en fut le plus bel exemple – plus cette raison scientifique et son « sens de l’Histoire » génèrent de folies dans les actes : du génocide vendéen à la Révolution culturelle chinoise.

Par victoire politique de la Raison politique entendons : quand une idéologie de domination, la Raison bourgeoise commerçante et rationaliste, soit la nouvelle religion toute neuve et fervente de la classe montante, vainquit le catholicisme, cette idéologie de la royauté usée par mille ans de pouvoir, à laquelle la noblesse elle-même ne croyait plus vraiment.

Personne, à par le postillonnant Mélenchon peut-être, n’aurait l’arrogance aujourd’hui, avec le recul, de prétendre qu’il s’agissait de la lumière face aux ténèbres, mais c’est pourtant ce qu’il fallait croire à l’époque pour tenter cette grande aventure et entreprendre ce grand bouleversement. Puiser dans cette croyance la conviction, et la violence nécessaire, pour mettre à bas, dans le meurtre et te sang, le monde ancien, usé et finalement si faible du roi catholique…





LE MYTHE DE L’ABSOLUTISME ROYAL




À ceux qui croient encore à l’« absolutisme royal », nous rappelons l’existence des « corps intermédiaires ».

Comme nous le dit l’Encyclopédie Universalis : L’ancienne France était, depuis le Moyen Âge, composée de groupes d’individus appelés corps : collèges, communautés, associations de gens ayant même métier ou même fonction dans la nation, et réunis à la fois pour la préservation de leurs intérêts particuliers et celle du bien commun. Ces corps existaient avec la permission du souverain et lui étaient subordonnés, bien que leur existence fût souvent antérieure à l’instauration de son pouvoir ; c’étaient les parlements, cours et conseils souverains, corps de médecins ou d’avocats, corporations et métiers, compagnies de commerce ou d’industrie. Ils possédaient leurs propres lois et statuts, ce qui ne les dispensait pas d’obéir aux lois générales et des libertés et privilèges qui les garantissaient contre l’arbitraire et le despotisme. En tant que personne morale, un corps pouvait posséder des biens ou intenter un procès pour faire respecter ses coutumes ; il avait un rang dans la société, auquel étaient attachés honneurs et dignités…





LE MYTHE DE L’UNANIMITÉ DU PEUPLE RÉVOLUTIONNAIRE




À ceux qui croient encore au discrédit et à la réprobation populaire unanime, nous rappelons les « Chouans ».

Soit tous ces paysans de Bretagne, du Maine, de Normandie, de l’Anjou, de l’Aveyron, de la Lozère, de Vendée et du Poitou qui, pour s’opposer au nouvel ordre révolutionnaire et républicain, rejoignirent l’armée catholique et royale parce que de l’ancien ordre, bien que du petit peuple, ils le trouvaient fort bien…





LE MYTHE DE L’ÉGALITÉ FRATERNELLE




Enfin, à ceux qui verraient encore dans la Révolution la naissance de l’égalité et de la fraternité réelles, nous rappelons la « loi Le Chapelier ».

Soit l’avènement aussi, dans le dos des « droits de l’homme » mais sur le dos du petit peuple du travail, du plus brutal libéralisme économique ! La loi Le Chapelier, promulguée en France deux ans seulement après la prise de la Bastille, proscrivant les organisations ouvrières et les rassemblements de paysans. Interdisant, de fait, les grèves et la constitution des syndicats, ainsi que les entreprises non lucratives comme les mutuelles. Ne visant ni les clubs patronaux, ni les trusts, ni les ententes monopolistiques qui ne furent jamais inquiétés, elle provoque, dès 1800 chez les ouvriers charpentiers, la formation de ligues privées de défense et des grèves sauvages, qu’elle permet de réprimer jusqu’à Napoléon III…





LE CATHOLICISME D’ÉTAT OU NOS ANCIENS DROITS DE L’HOMME : TRÊVE DE DIEU, DÉFENSE DE LA VEUVE ET DE L’ORPHELIN, GUERRE JUSTE




De plus, contrairement à ce qu’il est aussi d’usage de croire dans nos milieux du conformisme libre penseur, la religion catholique, certes idéologie du pouvoir royal, ne fut pas seulement mensonge, tartuferie et pure trahison du Christ dans sa collusion avec l’autorité.

L’Église était aussi atténuation de la violence consubstantielle au pouvoir, comme aujourd’hui nos « droits de l’homme » – religion de la bourgeoisie – s’efforcent d’atténuer les violences du libéralisme bourgeois sans jamais, non plus, le remettre en question.

Cet effort d’adoucissement de la violence intrinsèque au pouvoir par l’Église, au coté du pouvoir royal, ce fut, par exemple, à partir du Xe siècle, « la paix et la trêve de Dieu ». Un mouvement spirituel et moral qui s’efforçait de limiter dans le temps et dans ses conséquences, les activités guerrières. Son but étant de mettre un terme aux guerres privées entre seigneurs dont les pauvres – ainsi sont désignés ceux qui ne peuvent pas se défendre – étaient les premières victimes. Un mouvement de pacification initié par l’Église qui reçoit finalement l’appui du pouvoir royal et de la haute noblesse pour devenir, dans toute la chevalerie, la fameuse morale chrétienne de la « défense de la veuve et de l’orphelin ».

Dans un même esprit, mais à un niveau social supérieur, la volonté des papes fut également de limiter les affrontements entre princes chrétiens, s’efforçant d’orienter leur ferveur guerrière à l’extérieur de l’espace européen, notamment vers le soutien à l’Empire romain d’Orient par les croisades.

Un autre exemple encore du rôle authentiquement pacificateur et chrétien de l’Église est la théorie de la « guerre juste » élaborée par Saint Thomas d’Aquin. En gros une guerre était considérée comme juste par l’Église, si et seulement si :

– tous les moyens pour l’éviter ont été entrepris ;

– si le résultat qu’on peut en attendre sur le plan du bien est meilleur que la situation initiale ;

– si son but est donc le bien commun et non pas un quelconque but caché ;

– et enfin, et surtout, si cette guerre reste limitée.

En effet, et comme nous le rappellera plus tard Carl Schmitt, pas de « guerre totale » sous l’Ancien régime des rois très catholiques.

Souvenons-nous d’ailleurs, plus près de nous, du rôle joué encore par l’Église dans ses tentatives de médiation pour éviter la Première Guerre mondiale. Tentative notamment de paix séparée avec l’Autriche qui fut rejetée par les alliés, Clémenceau en tête, qui voulaient tous la destruction complète des Empires centraux…





FIN DE L’OMNIPOTENCE CATHOLIQUE ET GUERRES DE RELIGIONS




Un double mouvement de pacification, des nobles envers les pauvres et des nobles entre eux, sans lequel on peut estimer que l’Occident du Moyen Âge, rongé par la multitude des guerres minuscules et intestines, n’aurait pas connu l’essor qui fut le sien. C’est d’ailleurs la Guerre de Cent ans, et surtout les guerres de religions – soit la fin de l’omnipotence catholique – qui mettra un terme à cette période de paix dont le modèle de gouvernement, selon l’Église, fut le règne de Saint Louis.





LA RIVALITÉ CROISSANTE DU ROI ET DE LA NOBLESSE




En fait, il ressort de mille ans de règne et de collaboration du pouvoir royal et de l’Église, un rôle global de pacification et d’administration de la France. Un partage des pouvoirs où le roi et l’Église furent souvent les deux recours des pauvres face aux abus de la noblesse. Les rois de France ayant d’ailleurs progressivement affirmés et renforcés leur pouvoir, auprès de leurs sujets, en prenant la défense des petits contre les grands. Ce qui explique notamment la précocité de l’abolition du servage en France, le roi ayant tout intérêt, face à la noblesse terrienne et ses serfs, à être le suzerain du plus grand nombre d’hommes libres.

Une histoire intérieure de la monarchie française qui, contrairement à la mythologie révolutionnaire et républicaine, se résuma souvent à un affrontement du pouvoir royal contre la noblesse qui tentait, elle, soit de restaurer, soit d’augmenter ses privilèges. Et l’on peut même dire que c’est cette incapacité de la monarchie à éliminer cette noblesse parasitaire, plus le choix, à partir du règne de Louis XIV, de s’appuyer sur la bourgeoisie pour atteindre ce but (de Colbert à Turgot) plutôt que de la réformer à l’anglaise, qui aboutira à la Révolution.





JAMAIS CHANGEMENT NE FUT VOULU PAR LE PEUPLE
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