Citation de Lucyna
et en cela l'amour n'est certainement pas un sentiment, mais bien une construction sociale qui d'ailleurs évolue dans le temps, tout comme la notion de sexe et la notion de l'espèce humaine
mais tu sembles complètement rejeter la condition humaine, comme si il était possible de s'en émanciper, c'est insupportable
Autre extrait de mon livre en complément :
Opter pour l'éthique par défaut, la droite, c'est opter pour ce qu'il reste quand on fait fi de la lubie qu'est la croyance à l 'espèce, l'invocation de l'espèce à tout va partout où fait défaut la justification rationnelle, et même l'idée qu'il puisse rester quelque chose à démontrer. Quelle tragédie que Sartre, qui nomma Humanité la faculté de choisir son essence - l'humanité est objet de choix - et par cela construisit un conduit derrière la porte de sortie entrouverte par Darwin. Ébloui du premier petit rayon de lumière qu'il aperçut, il pensa qu'il lui fallut bâtir sur son passage, avec les pavés de la prison, un conduit sombre, qui ramenait par un détour tortueux à choix multiples au même point final, à l'intérieur de la prison. On ne lui enlèvera pas d'avoir fait manger à l'Humanité ses excréments, mais à quel prix que celui de tous les êtres exceptionnels qui auraient trouvé leur épanouissement en liberté. Il se fit avocat d'un monde de créatures fabuleuses. Avocat de l'étranger, et du toujours plus étranger. Or puisqu'il nomma ce monde, humain, et ce toujours plus étranger le toujours plus humain, être cet avocat signifiait donc en fait, annexer toujours plus, rendre toujours plus impossible l'autodétermination, le Monstre accompli. Mais Sartre n'a fait que reconduire l'antique référence au monstre comme la quintessence de l'Homme, au propre de quelques monstres comme le fleuron du capital humain. Au premier rang des choses pillées à certains monstres, profanées par l'Homme, il y a peut-être l'Amour. L'Amour ne peut pas connaître de fin :
si un sentiment disparaît, ce n'est pas de l'Amour.
On entend souvent dire qu'il y a maintes formes d'amour, c'est faux. L'un des poncifs de ce discours, de cette entreprise mesquine de disqualifier l'Amour, consiste à dire que celui qui aime souhaite le bonheur de l'être aimé, à tout prix.
Outre ce que l'être amoureux ne peut ontologiquement cesser de l'être, son sentiment se caractérise invariablement par le fait de préférer encore l'être aimé mort que dans les bras d'autrui. Il va de soi que si l'amour est cela, il exclut l'écrasante majorité des humains. L'Amour est précisément, de toutes les choses dont l'Humanité a entendu parler, celle qui lui est la plus étrangère, c'est même en cela que réside à l'égard de l'Homme son pouvoir de fascination.
Le nom d'Amour, d'origine extra-humaine, a été apposé, par un pur malentendu, à des sentiments insuffisants, par lesquels on ne fait que le profaner.
Ce qu'on dit être le propre de l'Homme, fondant sa supériorité, cela vaut pour l'amour comme pour le reste, appartient en fait, plus ou moins séparément et non qu'il faille tout réunir dès lors que le seul point commun obligé de ces choses est qu'elles fassent l'objet de la même fausse attribution mais sans négliger le fait qu'appartenir à tel même spécimen peut faire d'un caractère le passeport d'un autre qui sans cela serait passé inaperçu, à une poignée d'individus, le reste étant moins éloigné du « bœuf », en quelque qualité significative que ce soit, que de ces quelques individus. En vérité, l'humain moyen et si dénué de toute qualité dite humaine qu'il y a probablement la même proportion d'individus « humains » dans n'importe quelle pseudo-espèce que dans celle humaine. Je veux dire les qualités d'un Proust, d'un Léonard ou bien d'un Kasparov, aussi bien que celles, par exemple, d'un Parangon de vertus altruistes anonyme comme chacun en a connu, voire d'un véritable Robin des bois, n'importe quel philosophe ou n'importe quel scientifique émérite, n'importe quel artiste, n'importe quel prince, n'importe quel chevalier, n'importe quel athlète olympique, n'importe quel escroc d'envergure, n'importe quel comique. L'être humain moyen ne fait exception à aucun égard au sein du règne animal, et s'il n'est pas moyen, un être humain n'est humain que par un savant malentendu forgé sous l'impulsion de la convoitise, le besoin de dire « s'il est aussi génial, d'une certaine façon, à un degré moindre peut-être, moi aussi », « il n'est que moi, il est même encore plus moi que moi, ce qui le rend tellement meilleur que moi est l’ampleur de sa façon d'être moi, comparée à la mienne », or l'homme d'exception, l'homme par malentendu, est presque le contraire de l'homme moyen, l'homme de convoitise.
Ces quelques individus croient peut-être au mythe de l'Espèce, mais la fatalité qu'ils voient à tort dans leur humanité leur donne la nausée, or cette nausée est la question appelant ma réponse : c'est moi qui ai élucidé le mystère de ce qui de tout temps tourmenta les héros, croyaient-ils, en vain. L'humain est caractérisé non par ce qu'il possède ces qualités, mais par ce qu'il les convoite. En outre, l'individu possédant réellement les qualités que l'humain s'attribue mensongèrement à lui-même se révèle profondément antipathique à l'humain lorsque ce dernier a l'occasion d'en rencontrer un spécimen.
Je ne dis pas que l'être humain qui dit aimer n'éprouve rien, ni qu'il n'éprouve rien d'intense, je dis que le nom d'Amour n'a été inventé ni par lui, ni pour désigner SES sentiments, mais par d'autres, pour désigner quelque chose qui lui est rigoureusement, constitutivement aussi inconcevable qu’une sphère à une personne en deux dimensions, bien qu’elle puisse en observer un signe et le nommer.
Il est intéressant, cependant, de noter que quelque chose est souvent appelé inhumain. La cruauté, à un certain degré, ou plutôt à un certain degré de bonne foi, par exemple celle des nazis, si elle n'est pas strictement théorisée comme non-humaine dans le cadre du mythe de l'Espèce, suscite cependant la volonté viscérale de cette exclusion, lorsqu’elle reste à l'œuvre ou en potentiel suite à des antécédents, beaucoup moins lorsque les conditions de sa réitération ne sont plus réunies bien que la propension d'untel à la pratiquer dans des conditions favorables soit connue. Très intéressant, en effet, cette cruauté extraordinaire n'étant que le pic d'intensité de ce qui, à un degré moindre, constitue le principal moyen de gager de son implication en tant qu'homme. Cela serait une erreur monumentale que de traiter comme une banalité le fait que le principal signe d'humanité est en même temps ce que l'homme, en tant même qu'il est homme, déprécie le plus entièrement quand cette chose se fait jour à l'état pur chez l'un de ses semblables. L'individu homme est homme parce qu'il se hait, et l'ensemble humain aime l'individu homme parce qu'il se hait. Personne n'aime l'ensemble humain, mais l'individu homme qui se hait prétend l'aimer pour haïr en son nom l’individu homme qui ne se hait pas.