Topic : « "[Bonaparte] la guerre et la paix »

Avatar de Farglory77 Farglory77 Posté le 06/09/2020 à 17:37:21
Extrait de Bruno Colson "De la Guerre" sur les considérations de Napoléon sur la Guerre :

GUERRE ET PAIX

Une longue conversation avec un conseiller d'État, au moment où l'Europe est en paix, suite au traité d'Amiens mais avant la proclamation du Consulat à vie, soit entre fin mars et début août 1802, est très éclairante sur le rapport de Napoléon à la guerre et à la paix :

Le Premier consul : [...] L'Angleterre nous craint, les puissances continentales ne nous aiment pas. Comment avec cela, espèrer une paix solide ! Du reste, pensez-vous qu'une paix de cinq ans ou plus convint à la forme et aux circonstances de notre gouvernement ?
Le conseiller d'État : Je pense que ce repos conviendrait fort à la France après dix ans de guerre.
Le Premier consul : vous ne me comprenez pas : je ne mets pas en question si une paix franche et solide est un bienfait pour un État bien assis ; mais je demande si le nôtre l'est assez pour n'avoir pas encore besoin de victoires ?
Le conseiller d'État : je n'ai pas assez réfléchi sur une question aussi grave pour y répondre catégoriquement : tout ce que je puis, ou plutôt ce que je sens, c'est qu'un État qui ne saurait se saurait se consolider que par la guerre est dans une situation bien malheureuse.
Le Premier consul : Le plus grand malheur serait de ne pas bien juger sa position, car on y pourvoit quand on la connaît. Or répondez moi ; croyez-vous à l'intimitié persévérante de ces gouvernement qui viennent pourtant signer la paix ?
Le conseiller d'État : il me serait bien difficile de ne pas y croire.
Le Premier consul : Eh bien, tirez la conséquence ! Si ces gouvernements ont toujours la guerre *in petto*, s'ils doivent la renouveler chaque jour affaiblit en eux l'impression de leurs dernières défaites, et rend à diminuer chez nous le prestige de nos victoires ; tout l'avantage est donc de leur côté.
Le conseiller d'État : Mais, citoyens consul, comptez-vous pour rien le parti que vous pouvez tirer de la paix pour l'organisation de l'intérieur ?
Le Premier consul : j'allais y venir. Certainement cette grande considération n'échappe point à ma pensée, et j'ai prouvé, même au milieu de la guerre, que je ne négligeais pas ce qui concerne les institutions et le bon ordre dans l'intérieur ; je n'en resterai pas là ; il y a encore beaucoup à faire ; mais des succès militaire ne sont-ils plus nécessaire pour éblouir et contenir cet intérieur ? Songez bien qu'un. Premier consul ne ressemble pas à ces rois par la grâce de Dieu qui regardent leurs États comme un héritage. Leur pouvoir a pour auxiliaires les vielles habitudes. Chez nous, au contraire, ces vieilles habitudes sont des obstacles. Le gouvernement français d'aujourd'hui ne ressemble à rien de ce qui l'entoure. Haï de ses voisins, obligé de contenir dans l'intérieur plusieurs classes de malveillant, pour imposer à tant d'ennemis, il a besoin d'action d'éclat, et par conséquent de la guerre.
Le conseiller d'État : j'avoue citoyens consul, que vous avez beaucoup plus à faire pour consolider votre Gouvernement que les rois nos voisins pour maintenir le leur ; mais d'une part, l'Europe n'ignore pas que vous savez vaincre, et, pour s'en souvenir, elle n'a pas besoin que vous lui en fournissiez de nouvelles preuves tout les ans ; d'un autre côté, les occupations de la paix ne sont pas toujours obscures, et vous saurez commander l'admiration par de grands travaux.
Le Premier consul : D'anciennes victoires, vues dans l'éloignement, ne frappent plus guère, et de grands travaux d'art ne font pas j'en grande impression sinon sur ceux qui les voient ; c'est le petit nombre. Mon intention est bien de multiplier ces travaux ; l'avenir m'en tiendra peut-être plus de compte que de mes victoires ; mais pour le présent, il n'y a rien qui puisse résonner aussi haut que des succès militaire : voilà ma pensée ; c'est un malheur de position. Un gouvernement nouveau né, comme le nôtre, je le répète, a besoin, pour se consolider, d'éblouir et d'étonner.
Le conseiller d'État : Votre Gouvernement, citoyens consul, n'est pas, ce qui me semble tout à fait un nouveau né. Il a pris la robe virile dès Marengo : dirigé par une Forte tête, et soutenu par les bras de trente millions d'habitants, il tient une place assez distinguées parmi les gouvernements européens.
Le Premier consul : croyez-vous donc, mon cher, que cela suffise ? Il faut *qu'il soit le premier de tous ou qu'il succombe*.
Le conseiller d'État : et pour obtenir ce résultat, vous n'aperçevez que la guerre ?
Le Premier consul : oui, citoyens... Je supporterai la paix si nos voisins savent la garder ; mais s'ils m'obligent à reprendre les armes avant qu'elles soient émoussés par la mollesse ou une longue inaction, je regarderai cela comme un avantage.
Le conseiller d'État : Citoyens consul, quel terme assignez-vous dont à cet état d'anxiété qui, au sein même de la paix, ferait regretter la guerre ?
Le Premier consul : Mon cher, je ne suis pas assez éclairé sur l'avenir pour répondre à cette question ; mais je sens que pour espérer plus de solidité et de bonnes foi dans les traités de paix, il faut ou que la forme des gouvernements qui nous environnement se rapproche de la nôtre, ou que nos institutions politiques soient un peu plus en harmonie avec les leurs. Il y a toujours un esprit de guerre entre vielle monarchies et une république toute nouvelle. Voilà la racine des discorde européennes.
Le conseiller d'État : mais cet esprit hostile ne peut-il être comprimé par de récent souvenirs et arrêtés par l'attitude que vous prendrez ?
Le Premier consul : les palliatifs ne sont pas des remèdes ; dans notre position, je regarde toutes les paix comme de courte trêve, et ma décennalité comme destinée à guerroyer presque sans interruption. Mes successeurs feront comme ils pourront. (C'était avant le Consulat à vie.)
Du reste, gardez-vous de croire que je veuille rompre la paix ; non je ne jouerai point le rôle d'agresseur. J'ai trop d'intérêt à laisser l'initiative aux étrangers. Je les connais bien ; ils seront les premiers à reprendre les armes, ou à me fournir justes des motifs pour les reprendre. Je me tiendrai à tout événement.
Le conseiller d'État : Ainsi, citoyens consul, ce que je craignais, il y a quelques moments, est précisément ce vous espérez.
Le Premier consul : J'attends ; et mon principe est que la guerre vaut mieux qu'une paix éphémère : nous verrons ce que sera celle-ci. Elle est dans ce moment d'un grand prix. Elle met le sceau à la reconnaissance de mon gouvernement par celui qui lui a résisté le plus longtemps ; voilà le plus important. Le reste, c'est-à-dire l'avenir, selon les circonstances.

Dans ce remarquable dialogue, Napoléon fait, avant la lettre, une analyse systémique des relations des relations internationales. Comme Raymond Aron l'ecrira plus tard, il voit dans le caractère hétérogène du système des États la première cause de guerre. Pour rester dans l'analyse théorique des relations internationales, on ne s'étonnera pas de trouver aussi dans la bouche de Napoléon des réflexions nettement "réaliste" :

[...] Jusqu'à cette heure, je n'ai aucune idée que l'Autriche veuille faire la guerre ; mais le système militaire est d'opposer la force et à la force, et la saine, politique veut qu'on se mette en garde, dès l'instant qu'une force paraît vous menacer.

En 1807, il rappelle l'idée toutes romaine

[...] Que le moment où on parle de paix est celui où il faut redoubler de préparatifs et multiplier les ressources.

On ne s'étonnera pas non plus que, peu de temps après Austerlitz, il ait réprimandé son frère Joseph pour avoir proclamé un peu trop vite que la paix allait être signée, comme si les Français, qui venaient de remporter une si éclatante victoire, la désiraient plus que tout :

Mon frère, il était fort inutile d'annoncer avec tant d'emphase l'envoi des plénipotentiaire et de tirer le canon. C'est un bon moyen d'endormir l'esprit national et de donner aux étrangers une fausse idée de notre situation intérieur. Ce n'est pas en criant "Paix !" Qu'on l'obtient. Je n'avais pas voulu mettre cela dans un bulletin ; à plus forte raison ne fallait-il pas l'annoncer au spectacle. La paix est un mot vide de sens ; c'est une paix glorieuse qu'il nous faut. Je ne trouve donc rien de plus impolitique et de plus faux que ce qu'on fait à Paris à cette occasion.


Le concept de "paix glorieuse" est en partie issu de l'ancien Régime. En réalité, toute transaction limitant son hégémonie sur le continent est pour Napoléon inacceptable. Deux jours plus tard, il ajoute :

Vous verrez que la paix, tout avantageuse que je pourrai la faire, sera jugé désavantageuse par ces mêmes personnage qui la demandent tant, parce que ce sont des sots et des ignorants qui n'y peuvent rien connaître. Il est bien ridicules qu'ils ne cessent de répéter qu'on désire la paix, comme si la paix voulait dire quelque chose ; ce sont les conditions qui font tout.

En 1807 il donne cette définition :

La Paix est un mariage qui dépend d'une réunion de volontés.

La même idée a été notée par Bertrand à Sainte Hélène. La notion de paix doit répondre à certaines exigences :

La manière d'avoir la paix n'est pas de dire qu'on ne peut plus faire la guerre. La paix est la diagonale entre deux forces, c'est une capitulation entre deux forces qui luttent ; si l'une est anéanti, il n'y pas de paix.

Les historiens Français reconnaissent généralement le rôle de la personnalité impatiente et dominatrice de Napoléon dans la succession des guerres entre 1803, année de la rupture de la paix d'Amiens, et 1815. Ils insistent sur l'héritage de la politique révolutionnaire - Napoléon mettait un point d'honneur à conserver les conquêtes de la Grande Nation - et aussi sur la continuité avec les rivalités de puissance de l'Ancien Régime. Les historiens anglo-saxons mettent davantage l'accent sur le désir de gloire de Napoléon et son incapacité à envisager une paix nécessairement basée sur certaines concession à l'adversaire. Napoléon n'était pas un monstre, écrit Charles Esdaile. Les exécutions politiques sont très rares sous son règne et le nombre de prisonniers politiques fut très peu élevé. Napoléon était capable de se montrer charmant et sa générosité était notoire. Son comportement suggère cependant qu'une politique de paix, avec ses corollaires de confiance et d'autolimitation, était très peu compatible avec sa personnalité. La nature fébrile de son esprit, qui le faisait passer très rapidement d'un plan à l'autre, intervenait aussi.

Sans aller jusqu'à prétendre que la perspective d'une bataille lui apportait une satisfaction physique, Esdaile n'estime pas déraisonnable de penser que le triomphe militaire comblait chez lui un manque dans sa vie personnelle. Le dialogue avec Thibaudeau cité plus haut montre bien que Napoléon avait besoin de la gloire militaire militaire pour des raisons politiques. Esdaile croit qu'il en avait également besoin pour des raisons personnelles. Pour Steven Englund, Napoléon était plus un disciple de Hobbes que de Rousseau. Il avait une vision pessimiste des rapports humains : l'état de nature était celui d'une lutte permanante pour la domination. Il était incapable de faire la paix. Il faut dire que, dans les valeurs de l'époque, le triomphe sur le champ de bataille représentait le "nec plus ultra" de la gloire et de grandeur. Englund insiste à bon droit sur la nécessité de prendre en compte cet élément. Quoique les guerres mondiales aient fondamentalement changé, le "tremblement" qu'inspire toujours le nom de Napoléon est certes empreint de peur et de désapprobation mais il comporte, encore aujourd'hui, une part d'admiration et sans doute aussi de craintes devant l'attirance qui exerce sur nous.

Napoléon a lui-même reconnu que son régime, s'il n'avait pas "besoin " de la guerre ne pouvait négliger les occasions de remporter des succès militaire. En juin 1813, durant l'armistice, Napoléon écrit à l'archichancelier Cambaceres, qui assure l'exécution de ses ordres à Paris, une lettre où apparaissent bien toutes nuance de sa position :

Le ministre de la police, dans ses notes de police (dont je suis général très satisfait par beaucoup de détails qu'elles contiennent, et les preuves fréquentes de son zèle que j'y trouve), paraît chercher à me rendre pacifique. Cela ne peut avoir aucun résultat, et me blesse parce que cela supposerait que je ne suis pas pacifique. Je veux la paix, mais non une paix qui me remettent les armes à la main trois mois après et qui soit déshonorante. Je sais mieux que lui la situation de mes finances et de l'Empire ; il n'a Donc rien à me dire là-dessus. Faites-lui comprendre ce que cette matière a d'inconvenant. Je ne suis pas rodomont ; je ne fais pas de la guerre un métier, et personnes n'est plus Pacifique que moi ; mais la solennité de la paix, le désir qu'elle soit durable et l'ensemble des circonstances où se trouve mon Empire décideront seuls de mes délibérations sur cette matière.

Ayant reçu la réponse de Cambaceres, l'Empereur continue à développer sa pensée deux jours plus tard :

J'ai reçu votre lettre du 23 juin. Tous vos bavardages des ministres sur la paix font le plus grand mal à mes affaires ; car tout se sait, et j'ai vu plus de vingt lettres de ministre étrangers qui écrivent chez eux qu'on veut la paix à tout prix à Paris, que les ministres me mandent tout les jours. C'est ainsi qu'on peut rendre la paix impossible ; et la faute en est surtout au ministre de la Police. Il faudrait que, au lieu de ce ton pacifique, on prit un peu le ton guerrier. On a à Paris des idées bien fausses, si l'ont croit que la paix dépende de moi. Les prétentions des ennemie excessive, et je sais très bien qu'une paix qui ne serait pas conforme à l'opinion qu'on a en France de la Force de l'Empire, serait très mal vue par tout le monde.

On voit bien le fond de réalisme machiavélien de Napoléon, son sens très corse de l'honneur, son idée que l'opinion Française ne le soutient que s'il obtient une paix avantageuse, tout cela constituant un système de pensée où il s'est enfermé, l'empêchant de comprendre la lassitude de la guerre chez les français. Napoléon avait trop d'exigences pour la paix, il faisait que celle-ci un idéal trop élevé. Alors qu'elle repose toujours sur une part de compromis. Finalement, son tempérament, sa culture, son histoire personnelle et celle de la France depuis 1789 l'avaient accoutumé à la guerre et l'avaient amené, en quelques sorte, à craindre la paix, de peur de déchoir. Ce fut son drame, mais aussi de millions de Français.
Liste des sujets