Topic : « Fréttabladid »

Avatar de FranceDeSouche FranceDeSouche Posté le 14/07/2019 à 11:43:14
Alors ça y est, on est reparti encore ?
Ils pensent : « Revoilà le bourgeois qui pérore. »
Reparti pour le voyage, on se sent routard ?
Ils affirment : « Non mais, Céline c'est ringard. »

Il faut garder un sens aigu du décalage
En présence de ce type d'Aréopage,
Et justement, j'avais la tenace impression
Que dernièrement, ils se faisaient légion.

Temps de canicule et de tomates-cerises,
Jugements littéraires et autres sottises.
L'air devenait lourd, partir semblait donc utile ;
J'ai opté pour la campagne sans vrai mobile.

Dans un corps de ferme en face du cimetière
Bossière, village de souche en vieilles pierres,
Chez une brave autochtone – la cinquantaine,
Avec terrain, basse-cour, poussins par dizaines.

Elle n'y loue qu'une grande chambre à l'étage
Dans cette bâtisse loin du remue-ménage,
La situation convenait parfaitement
Au séjour d'un ermite et de ses boniments.

Feu boutique d'antiquaire, hui B'n'B ;
Entre aquarelles, items de cet acabit,
Poêles, mobilier de mon hôte brocanteuse,
Je louvoie gentiment, la mine obséquieuse.

C'est ainsi que je me présente, inoffensif,
Évoquant mon « travail », habileté d'oisif,
Mais sans éveiller de soupçons particuliers
Et escaladant le mensonge par paliers.

Allais-je annoncer devant ses poules au grain :
« J'écris déjà sur le gîte en alexandrins. » ?
La faute lui échoit dans cette opération,
Curiosité engendre dissimulation.

Joyeuse cela dit, tout à fait amicale.
Simplement, gardons la relation commerciale ;
Mes affaires prospèrent sans publicité,
J'entre et sors, une fois l'acte prémédité.

Avisant que je souperai à dix-neuf heures,
Je déploie équipement et ordinateur.
La propriété m'est laissée en libre accès,
Je dis bonjour aux ânes qu'on voit prélassés.

Au fond du pré, une éolienne aux faibles pales
Rappelle Camus et sa course électorale.
Un échec certes cuisant, vraiment remarquable,
La remigration est pour l'instant invendable.

*

Biologique, le menu, chez Marie-Françoise :
Des œufs frais, des légumes, même des framboises.
Ils seraient heureux, ici, les permaculteurs,
Le jardin de l'auberge fait des amateurs.

Chaque matin, confitures du potager,
Souper à l'omelette et tartes du verger.
Midi levé, je conserve de la hauteur
Et vois de mon balcon la Marie au labeur.

Hors fourneaux, elle est aux lapins ou aux chevaux,
Quand je compte en-haut sur mes doigts, en pleins travaux.
Ses amis sur Facebook sont « anti-fascistes »,
Pendant son temps libre, elle s'occupe d'autistes.

Désormais mieux vaut savoir à qui s'en tenir.
Personnalité, Google, réseaux pour finir :
Des mesures modernes, disons, de prudence,
Une méthode que j'applique en permanence.

On le répétera jamais assez, pourtant :
L'écologie est bien de droite au demeurant,
Des premiers temps du catholicisme rural
À nos jours, l'identité est instinct féral.

J'apprenais encore l'autre jour dans la bande
Qu'un autre errant que moi se voyait en Islande,
Lui aussi pour des vacances en solitaire
Mais dans l'idée d'un Vendée Globe des ovaires.

Un projet fort intrépide en haute saison,
Le courant capricieux peut conduire en prison
Et j'entretiens l'espoir pas tout à fait candide
De suivre ses exploits dans le Fréttabladid.

Pour ma part, je resterai de la vieille école :
Cet été je bois frais dans les champs agricoles
Il me faut entendre de la langue française,
Elles m'excitent assez peu, ces islandaises.

Ventilé sur la terrasse par l'air wallon
Sur le rythme de « Neunundneunzig Luftballons »,
J'imagine le ciel barré de zeppelins
Propulsés et énormes, tendus de filins,

Sous lesquels de jeunes hommes dans les rues noires
Scandent sous leurs capotes feldgrau la victoire ;
Pour ce texte anti-militariste oubliable,
Ce s'rait justice dirigée et dirigeable !

Navrant, de régler ce problème de syllabes
Ainsi par dépit, d'une apostrophe d'arabes.
Enfin je m'égare, nous parlions zeppelins ;
Avec une bonne carte, c'est cristallin :

De Munich à Londres, sur cette trajectoire,
J'aurais précisément pu les apercevoir
Il y a juste un siècle, comme envisagé,
Par temps sec et relativement dégagé.

*

Le clocher paroissial sonne les demi-heures,
Et me trouve au réveil plutôt de bonne humeur.
Voulant me « reconnecter à mon animus »,
J'éclipse du frigo les Hoegaarden Citrus.

Marie nettoie à la fourche son écurie,
Lorsqu'elle repense à son fils, elle sourit :
C'est lui qui a fait la vidéo sur Youtube,
Pour attirer des clients, faire un peu de pub.

D'un soupir satisfait elle met son tablier :
Oeuf coque, écrasé de rhubarbe, miel fermier.
Petit-déjeuner de juillettiste souchien,
Pas celui des violeurs de plages algériens.

Jour deux, je lance la fouille et creuse profond
Dans le secrétaire de l'espace-salon :
« Femmes d'aujourd'hui », datant de cinquante-six,
Et un « Larive et Fleury » mille neuf cent dix.

Un globe terrestre sur pied, des chérubins,
Paire de jumelles dans leur sacoche en daim,
Un alambic, un baromètre en fer forgé...
D'autres reliques commencent à émerger.

Cependant ma grande trouvaille sans conteste
Est l'almanach trente-trois, ou ce qu'il en reste.
Son propriétaire tenait un journal de bord,
De quelques lignes journalières sans débord.

Le cinq Mars, il a donc « bricolé » jusqu'au soir,
Les jours suivants, idem, s'est « couché » comme un loir,
N'abordant aucune actualité, en bref,
Sauf le douze Novembre, par la T.S.F.

Diariste cocasse, pour le moins hors du temps.
Alors que cette année-là, naturellement,
C'est le rock'n'roll qui venait d'ouvrir ses ailes
Et dans mon coin, je chantais « Belle, belle, belle ».

Soit, restons calmes et rangeons les pattes d'eph,
Ou je vais de nouveau user de synalèphe.
Cela dit, j'ai mis la main sur d'autres journaux,
Moins riches en faits divers internationaux.

*

Ballade en champs de blé et de coquelicots,
Sur les chemins de terre, pas un seul bicot.
Je reconnais avoir parfois l'esprit potache
Car tel Jean-Marie, je préfère voir des vaches.

En besace, Maredsous et ouvre-bouteille
Agrémentent mon repos à l'ombre des treilles,
Avant de reprendre mes randonnées toniques
Au milieu des friches, des sous-bois bucoliques.

Craquetant l'herbe sous mes pas alcoolisés,
Main effleurant les égopodes anisés,
Dans cet état de légère paramnésie,
Je marche en chemisette de Polynésie.

J'oblique au hasard vers de petites chapelles,
Des carrières de marbre noir, des passerelles,
Finissant par me perdre sans aucun effort
Et sortir le GPS en dernier ressort.

Verdict : très loin de l'itinéraire prévu,
À la dérive, au nord-est des sentiers battus.
Une position rattrapable par la route,
Qui ramène toujours en ville, dans le doute.

Une maison de briques sur la nationale,
Étroite et seule dans la vacuité rurale,
Attire le regard de ses néons fuchsias :
« JET-SET », sous des airs de vieille cafétéria.

Une jeune femme en robe flottante verte,
À la longue chevelure blonde, est inerte
Derrière la vitrine, assise et immobile,
Suivant à peine le trafic automobile.

Bruxelles-Namur est un axe à potentiel.
Les routiers cherchant le plaisir confidentiel
Y font halte en provenance du Luxembourg,
Mais ce soir, très peu de clients dans le faubourg.

« Je vaux mieux que ça. », et entends un bip sonore :
Ma photo coquelicots, Stéphanie l'adore
Et la met en fond d'écran sur l'ordinateur,
Me le signalant par SMS – petit coeur.

Nous sommes un attelage moderne à crédit,
Des copropriétaires vivant de non-dits,
D'habitude et d'un peu de mépris réciproque,
Pas très différents des couples de notre époque.

*

Le chat de la ferme revient du pâturage.
Ce matin, il ramène un mulot en otage,
Pendouillant de ses crocs pointus à l'agonie
Pour intrusion manifeste avec vilenie.

Juge et partie, il exerce en garde-champêtre,
Et trotte l'après-midi devant ma fenêtre
D'un pas décidé de patrouilleur Sentinelle,
Le port altier, lors des inspections rituelles.

Caquètement des Nègre Soie en liberté,
Se disputant un ver de terre par fierté
Derrière le massif indigo d'agapanthes,
Bousculant un arrosoir en zinc de brocante.

Fragrante atmosphère herbacée d'après-pluie,
Exhalant du sol brumisé et alangui,
Combinée au parfum de la jaune alchémille,
Du teinturier à inflorescence chenille.

Nous sommes samedi, weekend du patrimoine ;
C'est encore à travers champs, le parcours idoine,
Que je me rends au château de Corroy – treizième,
Fort ducal séculaire aux brabançons emblèmes.

Sur place, je note d'emblée le canular :
Incroyable, de faire un village sans bar.
Assoiffé donc, j'atteins les douves et remparts,
Et tombe sur le guide rougeaud, goguenard.

Il déroule le topo du fort défensif :
« Le plus complet, intact et le plus expressif ».
Voilà un terme tout à fait inattendu ;
Les touristes néerlandais semblent perdus.

« Mais en France, il serait cinq fois plus visité. »,
Suggérant que les belges sont très limités.
Le groupe visiteurs se toise, fataliste,
Exacerbation des tensions nationalistes.

On se concentre sur les hourds et les merlons.
Passé herse et barbacane, c'est aux salons :
Tapisseries, lustre en cristal de Murano,
Art flamand, statue d'Héraclite et un piano.

Quelques robes de bal, un ancien haubergeon,
Faïence, encrier vermeil de Napoléon.
Je reste stoïque devant les vaisseliers,
Près d'un allemand, sosie d'André Dussollier.

Ressorti par le logis dévoré de lierre,
Ayant acquis une gouache simple et deux bières,
Je rentre à pied en marchant au bord de la route,
Méditant déjà sur ma destination d'Août.
Avatar de FranceDeSouche FranceDeSouche Posté le 14/07/2019 à 14:27:49
Citation de FranceDeSouche
Cependant ma grande trouvaille sans conteste
Est l'almanach trente-trois, ou ce qu'il en reste.
Son propriétaire tenait un journal de bord,
De quelques lignes journalières sans débord.

Le cinq Mars, il a donc « bricolé » jusqu'au soir,
Les jours suivants, idem, s'est « couché » comme un loir,
N'abordant aucune actualité, en bref,
Sauf le douze Novembre, par la T.S.F.


https://i.imgur.com/GAle4X5s.jpg
https://i.imgur.com/cNOcHGUs.jpg
Avatar de HeinzGuderian HeinzGuderian Posté le 14/07/2019 à 23:15:30
Citation de FranceDeSouche
Des châteaux, des abbayes, du calme et du monde rural.

Tout ce qu'il faut

Je déteste la ville donc ça me va parfaitement, un petit tour des châteaux Wallons ça doit pouvoir se faire sans trop de problèmes
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