Topic : « GordonCole écrit des nouvelles »

Avatar de GordonCole GordonCole Posté le 14/09/2018 à 22:55:07
EDIT : Vous trouverez en un clic audacieux toutes mes nouvelles ici : https://tombeau-ouvert.com/
Apercite https://tombeau-ouvert.com/


Gagner sa vie

Attention gros pavé à l'intérieur :

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Chaque matin vers huit heures, j’abandonne femme et descendant en gestation… Déchirant. Coincé par le salariat vivrier, je me loge dans l’ascenseur. Dégringolade molle. Personne. Cet immeuble est aussi vide qu’anonyme. Je n’ai jamais croisé que le gardien… Mépris citadin ; je ne puis guère jeter le premier parpaing.

D’un pas étonnamment déterminé, j’écarte la fourmilière de lycéens grouillant autour de l’énorme établissement honorant le si fabuleux poète. La Fontaine ! Nous voilà ! Ne les entends-je pas hurler. Leur mode n’a pas trop changée, toujours en basket et pantalon coupé à la cheville. Ils sortent de partout… Le métro les recrache en paquets hilares. Des bus en déposent sur le trottoir. Les plus chanceux se ruent de la porte de leur demeure haussmannienne jusqu’à celle du lycée. Ces nuées sont avalées par la sonnerie retentissant à huit heures pétantes ! Glas scolaire. Good Ol’Times. Je regoûterais avec délectation cette émotion juvénile. Cette gloutonnerie de découverte, cette fertilité naissante. Les amitiés simples, sans parures ni démonstrations… Effervescence intellectuelle nourrie par des professeurs souvent insipides, parfois plaisants, rarement émérites. Peu importait. Les papilles cérébrales étaient béates, ouvertes aux belles nouveautés.

Aujourd’hui, je dois lutter contre une torpeur sinistre pour entreprendre la moindre lecture ; je me contente de faire découvrir à ma femme d’anciens trésors télévisuels ; j’aimerais engouffrer tout le cinéma ! J’ai soif de Morand, Suárez, de Bresson, de Dryer, de Saint Augustin ou Platon, de Nietzsche… J’ai des Évangiles à relire, les apocryphes à découvrir, enfin… J’irai bien communier lors de l’exaltation de la Sainte Croix mais le débarquement d’une future grand-mère enthousiasmée à l’idée d’acheter des gigoteuses ou des poussettes m’en empêchera. Le courage me manque. Je ne saurai reporter un traditionnel repas au restaurant… Mon père serait chafouin de repousser son diner pour une histoire de reliques…

Saumon urbain, je fends la marée estudiantine pour me dissoudre dans le métro bondé. Couinements de freinage. Terribles stridences… Impossible de s’asseoir, comme d’habitude. J’ouvre mon sac-à-dos qui ferait presque hipster si j’avais un autre signe de leur accoutrement. J’émerge le Banquet. On n’en fait plus guère des dialogues de cet acabit. On s’imagine difficilement Platon, vaguant dans la ligne 9, comptant les envahisseurs lointains avachis ; essayant de flairer les pets timides d’Éros, incapable de réanimer les deux corps mous avalés par leurs smartphones d’un couple. Que tirerait-il d’une civilisation qui a renoncé à son immortalité ? Qui ne sait plus voir, sentir la trinité élévatrice… Beau, vrai, bon… Aux chiottes ! Platon regarderait avec lassitude les publicités géantes, moulant l’arche des arrêts de métro… Des pédés noirs et blancs en couleurs qui se glissent des capotes avant de s’emboutir… Un coureur déterminé commandant sur une application sa bouffe préconçue. Les affiches de films, bariolées d’éloges aussi apologétiques que le film est minable. À mort l’Art mort ! Comme presque tous. Quand la culture est une marchandise périmée vendue au Temple bourgeois, comment la magnifier ?... Platon s’abîmerait dans le meurtre de pixels sur Dota ou l’érection de villes imaginaires sur l’excellent CitiesSkylines. Sa collection de mods ferait frémir sa mémoire vive ! Il perdrait son temps à perdre son temps.

L’avantage de partir si tôt – dans la capitale française, c’est un horaire audacieux – c’est que le bus me garde toujours un siège inconfortable et roule avec alacrité dans les vaisseaux congestionnés de l’agglomération éléphantesque. Dans moins d’une demi-heure, les infarctus se déclareront en pagaille et les hématies anémiques devront prendre leur mal en impatience… Hypertension routière !

Ce matin, je troque l’observation studieuse des inanimés matinaux contre la lecture. Je masque l’accident et le bouchon sur la voie d’en face. Je parviens à oublier les grésillements des écouteurs voisins… Je gagne mon temps dans la lecture. Arrivée express !

De Charybde en Scylla, je lanterne au soleil, toujours le regard vissé sur la page antique. L’inénarrable T6 approche lentement. Chenille baveuse montée sur pneus… Ridicule engin dépassant difficilement les vingt kilomètres par heure, dégoulinant généralement à des vitesses vertigineuses de lenteur. Et dire que j’avais médis du tramway clermontois, cette merveille illogique ! Si ce dernier coutait une fortune et s’égayait parfois parmi les voitures interloquées, il cheminait efficacement. Son comparse parisien est une honte molle, que des hordes de normes et de lois doivent empêcher de rouler à une célérité digne… Enfin… Ca prolonge la lecture ! Et les bruissements de singes en survêtement. On a quitté le XVIème, foyer ancestral de bourgeois jaloux de leur quartier plaisant mais votant toujours avec leur portefeuille, ce dernier misant plus sur l’Africain pour dynamiser nos villes et campagnes.

Mon escargot électrique me régurgite à l’arrêt curieusement nommé « Pavé Blanc »… Malgré des campagnes de recherche assez sérieuses, impossible d’établir l’histoire de cette dénomination. Mais le lieu porte bien son appellation ! Comme un gant ! C’est ici que se déversent des centaines de salariés en chemises ou en jupes, portant mallettes et sac-à-mains. Ils se précipitent entre les voitures, les bus et les camions à leur bureau. Leur séant les attend ! C’est le pavé de blancs allant travailler dans une mare couleur de boue africaine. Déluge matinal de bobos, de vieux syndiqués, de mamans ambitieuses, de jeunes apprêtés, de directeurs en costume. Les singes hurleurs et les burqas immobiles charriant des poussettes de laiderons épient cette effervescence incompréhensible. Nous sommes un zoo payant les spectateurs.
Mon périple quotidien s’achève au 3ème étage d’un immeuble affreux. Ces inexpugnables rectangles de béton et de verre, gratte-ciels rabotés, défigurent des plaines auparavant saupoudrées de maisonnettes. Ils font une concurrence plus scintillante aux immondices appelées cités. Concours d’horreurs.

Mon derrière je le pose devant mon ordinateur portable agréablement prêté par cette société fabriquant les pétards que Macron volatilise au-dessus de la tête des Syriens pour leur plus grand amusement… Distractions pyrotechniques à mes frais. Ils ne m’ont rien fait ces cons d’outre Méditerranée.

C’est le début du grand bain de merde. La journée de labeur à corriger des ignares, à défendre une application ridiculement mauvaise, à écouter les imprécations d’une chef dispersée, à supporter les barbarismes anglophones d’équipes italiennes, françaises essayent de s’adapter aux directives globalisantes d’une direction abandonnant le Français. Me voilà vissé pendant des heures à ma chaise : défendre un outil plus mauvais que celui qu’il remplace. D’une merde moche et fonctionnelle, on déploie une merde moche et rébarbative. Génie de la modernisation. Toujours plus de merde. Nos temps sont littéralement scatophiles. Bon sens et simplicité sont sacrifiés sur l’autel fangeux du numérique. Les adorateurs du brouhaha informatique complexifient le simplissime.

Ces énormes entreprises sont une cocotte-minute surchauffée, débordant d’idées plus stupides les unes que les autres. Personne ne pense à baisser le feu ; à couper la purée de pois en ébullition. Pas un crétin pour arrêter l’idée d’un abruti. Tout se consume dans la bêtise crasse et adulée. Il faut se les imaginer tous dans leurs réunions ! Ah les réunions !... Les workshops ! Les formations ! Les points qui durent des heures ! Les entretiens où personne n’écoute personne !... Ils s’ennuient tous tellement à façonner leurs cacas corporate qu’ils se rassemblent autour de leur totem chassieux et les auscultent avec attention. Ils s’enduisent mutuellement pendant des heures stériles… Rien n’en sort, rien ne se crée, rien ne se transforme. Le vide. Néant entretenu. Je les vois, dans mon silence épuisé, gratouiller la surface de leurs bronzes mal coulés. Du bout du doigt, ils effritent le constat de leur nullité surpayée. C’est la basse-cour des égos si petits qu’ils sont mesquins. Ils s’engueulent, se moquent, raillent, bâillent, critiquent… Crapauds toisant des rats. C’est à se demander comment fonctionnent encore ces usines à merde françaises, encombrées de projets inutiles occupant des incompétents, grippées par des enthousiastes maladroits, remplies d’ambitieux inaptes.

J’interviens peu dans ces causeries que j’aimerais clore en 15 minutes mais qui s’étendent sur une demi-journée parfois… Je roule ma boule de tâches insipides qu’une secrétaire badgeant ses heures pourrait accomplir avec plus d’énergie. Il faut bien veiller sur le rebut des écoles ! Ces fiefs formant l’élite ! Chômeurs d’élite ! Malin d’armer des cohortes d’ingénieurs écervelés, incultes, sans-savoir-faire, aux connaissances volatiles et éphémères… Aujourd’hui, la clé, c’est le fabuleux savoir-être ! Alors là, le bourgeois chancelle ! Aucun risque de voir un débrouillard ruer un peu dans le brancard français. En veillant constamment à recruter des lécheurs de cul plutôt que des savants ingénieux, ne nous étonnons pas de nous voir à la traîne partout, affaiblis dans tous les domaines intellectuels ou industrieux. Il me faut un ingénieur ! Entend-on dans tous les services. Mais des ingénieurs, sera toujours recruté la plus infâme pipelette ! Faut bien animer ces incurables open spaces, déserts optimisés confinant l’employé au silence le plus résolu… Au milieu du mien, je traficote ma souris mollement. Même en travaillant lentement, je fais les choses vite. Ô grand malheur ! Les autres ne semblent capables que de se disperser aux quatre pets foireux… Je coche des cases et tape des noms pour préparer une formation lundi prochain… Le martyre préparant son calvaire. Quelle absurdité. Pas de quoi s’exclamer…

Parfois le midi offre un peu de sel. Que nenni, ce vendredi est maudit !... Ma collègue lesbienne nous entraîne, moi et un ami adulant sa fillette bregnoule, à déjeuner avec un lointain collègue de notre boîte pourrie de prestations pourries… Notre trio déjà haut en couleurs arc-en-ciel, se voit donc gratifié de l’addition d’une perche homosexuelle… L’inverti, sans doute rassuré par le sourire de notre gouine, narre son dîner avec un autre narcisse… Les percutés se sont concoctés du saumon. Fascinant ! Hein !... Sommet de malaisance quand, après que j’ai fait rigoler l’assistance mondialisée grâce à quelques anecdotes subtiles concernant mon mariage avec une femme ! Célébré devant un autel !!! La footballeuse faiseuse de ciseaux lâche la formule « À mon mariage… ». J’étouffe un pouffement de rire avant de me rappeler que les invertis sont martyrisés dans notre pays et qu’ils peuvent heureusement passer devant un maire pour se conformer au bourgeoisisme républicain. J’étouffe un dernier hoquet en me rappelant la vacuité de cette pseudo-cérémonie usinée par des fonctionnaires grassouillets.

Retour à mon poste… Sur le chemin, j’ai l’audace patriarcale de laisser une belle demoiselle surperpressée passer le tourniquet avant mon humble personne. Je la gratifie d’un doux sourire effacé, n’espérant guère recevoir plus qu’un « merci » marmonné par une affairée à talons. Mais non ! Dans son empressement crépitant, elle me salue d’un clair « Vous êtes un amour ! »… Je reste un peu assommé, alors que je franchis à mon tour le portique, par ce remerciement inattendu mais étonnement perspicace. J’entends le balancement de sa queue de cheval résonner au son de ses talons qui détalent. Elle n’a pas idée de la justesse de son exclamation. Je ne suis qu’amour. Insupportable, intraitable mais plein. Incompressible.

Je coulais un après-midi paisible, pariant sur un départ prompt, couronnant une inactivité ventilée sur Twitter. Quel bourbier puant aussi… Mais soudain, le téléphone sonne ! Damnation moderne. « Patrice B. »… m’indique mon outil sophistiqué… Perdu dans une douce remembrance, je bégaye mentalement et ne parvient pas à décrocher le combiné. Ce téléphone émet exactement la même sonnerie que celui de Pam Beesly, secrétaire héroïne de Dunder Mifflin… L’émotion m’absorbe. Je pourrais simplement ne pas décrocher et me contenter de savourer le souvenir délicieux de Pam déguisée en chat… Adorable perspective… Finalement, trop obéissant, j’obtempère. C’est l’histoire tragique d’un vieux bougre incapable de se servir d’un ordinateur éructant des jurons dans son combiné. Classique. Mais papi fait de la résistance mentale. Trop énervé, il refuse de comprendre mes simples explications… A cours de patience avant moi, il m’invite à le rejoindre dans son bureau et à lui faire un exposé complet des solutions… J’en dors debout en me levant pour assouvir sa soif de connaissance.

Je me dégourdis les gambettes dans ce sinistre désert architectural, navigant calmement jusqu’au bureau de Patrice B. « Après les secrétaires et les photocopieuses ! » m’a-t-il indiqué. Je suis la carte à l’antiquité. Un géant aux cheveux blancs et courts, à la barbe de quelques jours, me congratule dans le couloir. C’est lui !

« Asseyez-vous là, me fait-il, en me proposant la chaise d’un voisin absent. Je vais vous montrer ce qu’on fait ensuite vous m’expliquerez le fonctionnement de cet outil… »… Patrice B. s’avère être un adorable nounours que je soupçonne de posséder une carte syndicale, mais passons. Il me vante les mérites discutables de son métier et m’offre une passionnante visite du site de MBDA, me dévoilant une vidéo très ludique montrant un énorme tracteur dézinguant des mines sur son passage. Le bolide militaire parcourt les chemins embuchés à 40 kilomètres par heure sans souffrir la moindre égratignure pendant que les répugnantes inventions s’oblitèrent docilement. Démilitarisation en cours ! De preux fantassins suivent son tracé sécurisé, marchant allègrement sur des routes de mines enrhumées. Le bon Patrice s’occupe des pièces détachées de cet appareil grotesque mais rudement efficace.

Pendant dix minutes je l’aide à régler un problème aussi insipide qu’aisé à résoudre. Je préfère ne pas répéter encore une routine que j’ai répétée des centaines de fois déjà… Reguimpé par ce triomphe dont il fait de moi le seul responsable, Patrice se sent obligé de me raconter la vie de son fils, ancien futur spécialiste des nanomatériaux reconverti dans l’informatique bancaire. Ô la litanie des ingénieurs futurs spécialistes de quelque chose reconvertis dans l’informatique merdique… Enfin, il faut bien prendre l’argent où il est lorsqu’on a des parents qui n’ont jamais compris la vocation de leur fils. Versé dans la confidence, mon hôte chaleureux confesse au détour d’une boutade que la société enregistre des dizaines d’attaques contre son réseau informatique par jours… Et que la direction aimerait bien prouver que c’est un fait russe ; mais tous les indices pointent du doigt Israël… On pourra s’interroger pour savoir si c’est une frilosité à l’égard du pays juif ou un anti-russisme primaire… Combinaison idéale des deux ? Je m’étonne calmement de cette maltraitance idéologique. Pauvres Russes… Tout bien pesé, l’entrevue avec Patrice fut une partie de plaisir truffée de succulentes anecdotes. De quoi remplir une nouvelle ! Voire un roman !...

J’entreprends un nouveau grand bain de boue ! Le retour dans le foyer rétréci par la spéculation foncière. Le voyage est trop perturbé par les singeries de nos remplaçants ; je n’ose sortir Platon. Le cerveau en roue libre je cavale sur la nationale. Le bus s’arrête, le pont bouchonne. Sueur puante. On syncope parmi les voitures. Klaxons. Métro.

J’accoste à nouveau les rivages d’un purgatoire condamné à l’enfer contemporain. Les enfants se dispersent ; de vieux marbres coulent à la messe de 19 heures qui tinte à Saint François. Les terrasses se remplissent, les pintes se vident. Ca fume, ça paille… Je ramasse ma joie sur le paillasson et ma femme ouvre la porte.

Avatar de Divin Divin Posté le 15/09/2018 à 09:29:09
" GordonCole va faire pipi "
" GordonCole va lire le journal "
" GordonCole ira faire les courses "

C’est toi le nouveau Martine ?
Avatar de Morfalou Morfalou Posté le 15/09/2018 à 09:38:31
Chafouin. https://image.noelshack.com/minis/2017/21/1495558603-qpfiyjg.png
Alacrité. https://image.noelshack.com/minis/2016/51/1482262096-jesus.png

Bon sinon les longues énumarations descriptives dans ce genre ça n'a jamais été mon truc donc je ne peux pas être objectif.
Et la satyre du monde moderne a tellement été faite et refaite qu'il est difficile de ne pas avoir en tête les chefs d'oeuvre du genre.
Mais c'est un bon début khey. https://image.noelshack.com/minis/2017/08/1487984196-789797987987464646468798798.png
Avatar de Incubator Incubator Posté le 15/09/2018 à 10:00:52
Beaucoup aimé, texte à relire pour bien le comprendre.
Derrière une apparence de détester tout le monde, c’est la société actuelle que l’auteur déteste.
Caché à travers le texte ce trouve bien un être plein d’amour pour son prochain.
Beaucoup de belle phrase en plus, j’attends le prochain texte maintenant, pour plus d’aventures de Platon en ville
Avatar de GordonCole GordonCole Posté le 15/09/2018 à 10:40:44
Citation de Incubator
Beaucoup aimé, texte à relire pour bien le comprendre.
Derrière une apparence de détester tout le monde, c’est la société actuelle que l’auteur déteste.
Caché à travers le texte ce trouve bien un être plein d’amour pour son prochain.
Beaucoup de belle phrase en plus, j’attends le prochain texte maintenant, pour plus d’aventures de Platon en ville

Quelqu'un lit entre les lignes et comprend un peu le bon caché sous l'acerbe critique.
Avatar de FranceDeSouche FranceDeSouche Posté le 15/09/2018 à 16:01:25
"Je n'arrive pas à écrire sur le quotidien."
GordonCole, Septembre 2018

Pour le coup, c'est nettement plus agressif que les références habituelles des années 90 sur le sujet de la concussion humaine en milieu citadin et bureaucratique. Tout est valable et actualisé, enrichi des dernières mises à jour démographiques, sociales et géopolitiques, mais surtout rythmé sur un ton de loi martiale, en première partie notamment, qui ravit le lectorat réactionnaire et nostalgique.

Quel titre en bois de cagette Aldi, tout de même, j'en ris encore : il est aussi formidablement affligeant que d'un fatalisme de bon aloi, tout bien considéré.

Si suite il y a, elle risque d'être également acerbe et supérieurement fatiguée : les triples réveils nocturnes à biberons, la colonisation au moins téléphonique de la belle-famille, les dépôts infernaux à la crèche, la pension alimentaire. Je plaisante. Enfin. L'auteur s'est pudiquement trahi et reconnaît qu'il est un faux désespéré, donner la vie étant un grand acte de foi.
Avatar de GordonCole GordonCole Posté le 15/09/2018 à 17:49:43
Citation de FranceDeSouche
"Je n'arrive pas à écrire sur le quotidien."
GordonCole, Septembre 2018

Vous avez ici un recombinaison salée qui prend sa source dans des mois de routine infernale.

Le quotidien est un vivier intarissable, évidemment, mais je n'en fais pas ma matière de travail journalier. Je m'essouffle vite à cet exercice.

J'en ai chié pour le titre.
Avatar de GordonCole GordonCole Posté le 26/09/2018 à 12:14:40
Oyez! Oyez!

Votre bon serviteur vous baladera en train dans une boucle éclaire tracée en une dense journée.

Ce soir ou demain soir. Les intéressés peuvent saliver. Les éternels ricaneurs peuvent préparer leur gpalu.

A bientôt
Avatar de GordonCole GordonCole Posté le 27/09/2018 à 19:05:15
Routine Safari - Partie 1

Eh là attention!... un gros bide !

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Un lundi matin ordinaire, faussement altéré par une déformation de la routine… Variation stérile. Version plus violente, rien de plus. C’est à cinq heures du matin que mon réveil m’arrache à de drôles de rêves sans joie. Je condense les préparatifs habituels. Efficacité pressée. Je grignote dans la pénombre de ma cuisine… Les paupières déjà lourdes. Je fonce dans la salle de bains et profite de l’avance engrangée pour embuer totalement l’atmosphère. Vitres et miroirs s’ouatent de mon arrosage rassurant. J’enfile ensuite pantalon et chemise, sagement repassée la veille… Je sors mon regard par la baie vitrée du salon. Les lumières violentes des grues rafistolant Roland Garros percent la noirceur. Les arbres dissimulent les collines scintillant à l’horizon. Quelques phares frémissent en bas. Un camion-benne, un premier bus, vide. Personne.
Je décampe vers cinq heures trente. Fraicheur saisissante. L’automne pose ses ailes sur la capitale endormie… « Il est 5 heures, Paris s’éveille »… Plus aujourd’hui. Les boulevards encerclant mon logis sont extraordinairement boudés et calmes. Je bas la mesure d’un pas sonnant et interrompt sèchement le vrombissement périphérique. Les canaux routiers respirent avant de reprendre leur ébullition quotidienne.
Je m’enfonce dans les artères anémiées du métro parisien. Le guichetier bâille en remplissant son sudoku. Je bipe le portique. La rame arrive. Hasard sans importance. Je m’installe pieusement dans un carré délaissé, mains jointes, posées sur ma mallette professionnelle… Immobilisme reposant. Quelques âmes engourdies complètent le wagon. Ces rares voisins bruissent déjà. C’est une malédiction. Des noirs mal attifés maugréent des sons rauques, chemin faisant jusqu’à leur travail sous-payé. Un pakistanais jacte dans son téléphone. Charabia. Un quadragénaire au laisser-aller débordant narre dans son combiné les aléas d’une fête rurale aussi inintéressante que peu spontanée. Fabrication moderne pour conseil municipal faussement affairé.
Je sors à Austerlitz ; pas le choix ! J’encaisse l’assaut des publicités toujours aussi stupides et laides. Je remonte les défilés d’escaliers, jamais avares de pièges visuels. Ici c’est Alad’2, souillure colorée annonçant visiblement un duel entre un Juif jamais drôle et un Arabe ancien humoriste. Beaucoup d’huile pour rien. Ils sont impeccablement mal rasés. Un peu plus loin, une publicité vestimentaire affichant en gros plan l’enlacement intime des mains de leurs égéries. Un noir et blanc sur fond rouge des plus artificiels. Moins laid que les invertis bigarrés préparant leur bas plaisirs dans une piscine… Échelle de l’horreur.
Six heures et demi… Je suis amarré dans le train. Quelques audacieux fatigués s’avachissent autour. En diagonale, un type se cache derrière son journal fraichement acheté. Je crois y discerner du cyrillique… Un Russe perdu dans nos contrées cherchant à rallier un des bleds desservis par l’intercité Paris-Toulouse ?... Crise de berlue ! C’est l’infâme Monde !... J’aurais gouté à cet exotisme passager. L’habitude est d’un ennui…
Le train ronfle, se réveille avant le départ. Je patiente en étudiant ma tenue un peu défraichie. Mes godasses ressembleront bientôt à des lambeaux ; déjà la semelle entreprend des tentatives d’autonomie ; une vilaine griffure balafre la pointe de mon soulier gauche ; ma veste se décolore lentement, tragédie du textile bleu. Un administrateur averti s’enquerra de renouveler la garde-robe afin de s’adapter à la chute furieuse des températures. Ajoutons à cette déflation naturelle, l’absurde manipulation opérée par notre transporteur-gréviste national. Paris baigne dans une petite dizaine de degrés et le soleil n’a pas encore daigné nous arroser de son flot énergétique. Les plus frileux oseraient affirmer qu’il fait froid. Mais dans l’écosystème amusant de la SNCF, le climat extérieur n’est pas un stimulus assez conséquent pour envisager de baisser leur satanée climatisation. Les grilles frigorifiques longeant ma fenêtre soufflent un blizzard constant. Si je me penche de côté, c’est la méningite assurée !... Je me carapace, fermant toutes les écoutilles… Rien n’y fait. La bise sèche et continue m’entoure progressivement. Pantalon, pull, veste ! Malgré mes couches superposées, je sens le frisson de l’air conditionnée. Ah ! Ce que je peux détester cette invention inutile.
Doucement, mon wagon s’ébranle, entrainé par l’immense chaine du vieil intercité. Nous nous évadons de Paris, mammouth urbain. Ses poils dégoutants lèchent mes fenêtres. Des silhouettes de villes endormies mordent l’horizon jauni par un soleil encore timide. À l’est un nouveau lundi, pire que les autres. C’est le règne sinistre du toujours pire. À l’ouest, ma femme dort.
Je songe avec lassitude aux tâches pourtant importantes qu’il nous reste à achever. Ranger la chambre de la progéniture, défenestrer cartons et emballages pour rendre l’antre respirable, finir d’aménager avec gout et patience le cocon du futur nouveau-né, coudre le rideau trop long, installer une source de lumière plus chaleureuse et efficace qu’une vieille lampe de chevet orpheline de son abat-jour, lampe qui ne sert d’ailleurs qu’à éclairer le repassage quotidien de ma chemise d’apparat professionnel. Viennent ensuite les remerciements attendus par les invités de notre mariage. Convenances pesantes. J’esquive grossièrement les appels de ma mère. Aucune envie de me faire sermonner une énième fois à ce sujet palpitant. Je vais tout de même lui offrir un sms en pâture pour signifier ma survie et la bonne croissance de son premier petit-enfant. L’orange croit à l’ouest. Les contrôleurs passent et des gens toussent.
À propos d’enfant, réminiscence du sermon dominical. Le ministre en charge de remonter les bretelles de l’assistance a soulevé un point intéressant. Manifestement intimidé par sa première intervention dans la paroisse prestigieuse, il ne développa pas conséquemment sa découverte du soir. Il évoqua donc dans son prêche l’acharnement de notre siècle à maltraiter l’enfance. On commencera par égrener le recueil anonyme des jamais-nés. Un bébé ? A non merci ! Autant l’assassiner médicalement. Faut qu’on baise ! Parbleu ! Nous avons des carrières !... Les fidèles de l’avortement haïssent le don ironique de la vie et lui préfère l’oubli criminel. La grossesse inopinée est une grâce qu’ils méprisent trop. La salope ! Elle pourrait les sauver de leur fatalité animale. Quelle idée ! Restons sérieux.
Pour les rescapés, d’autres mépris les rejetteront. Ce sera d’abord une éducation laxiste, pleine de bons sentiments inutiles, de fausses libertés cachant un abandon parental… Couple au travail, bambin devant la télé ! Que du bonheur ! Bébé ! Laisse maman dormir ! Elle a beaucoup charbonné. Va jouer sur l’iPad ! Papa va faire son footing… Monsieur doit se vider l’esprit… Ne nous inquiétons pas pour lui, le néant est déjà cosmique ! Il ira courir, en croyant se ressourcer. Le corps et l’esprit de l’homme sont affinés pour la marche ; les abrutis s’abiment dans la course. La première invite à la méditation, son ennemie n’est qu’un geste de survie. J’ai bien essayé les recommandations hygiénistes et j’ai supporté les obligations des profs de sport… La course demande concentration, nombrilisme affairé. Les accros modernes de se détartrage comptent leurs spasmes, leurs pas, leurs calories, leurs temps, leurs records. Quelle misère... Ce sont des banquiers du sport.
Mal protégés par un giron fébrile, les gamins sont expédiés dans les mains de la République, ou de bahuts soi-disant sévères ! D’un laxisme l’autre. C’est à qui saura le moins écrire, le moins parler… Lectures interdites, plutôt que conseillées. Smartphones scotchés à la main, ils consomment. Très tôt. Leur insouciance se mâtine d’une ingéniosité pécuniaire déroutante. Pour ses fragiles ouailles, l’Église a perdu tellement de combats mal menés par des soixante-huitards jetant leur soutane !... Et la pédophilie ! Ah ça ! L’ignoble méfait est le lavement inespéré des bourreaux cyniques de la jeunesse. Ils se repeignent une vertu en pointant du doigt le crime pervers dans le mal ordinaire, qu’ils adoubent en souriant.
Plus personne ne veut accueillir convenablement un enfant ; recevoir les bras ouverts cette grâce animée. Perdue dans une liberté inutile, la jeunesse vivote miraculeusement. Il me tarde d’observer les atermoiements de ces générations d’indolents. Réaction ou enfoncement ? Salut ou fin ultime ?...
Très beau clocher à Saint Martin d’Estampes ! Il serait enrichissant de visiter les alentours parisiens si la faune puante vagissant dans les transports était moins intolérable.
Le ciel bleu et rose pastel dévoile des champs d’éoliennes aussi laids qu’inutiles. Toute la beauté de ce paysage défilant est annihilée par le cisaillement des turbines, par le bip-bip des phares monstrueux crachant un rouge barbare dans la vaste plaine orléanaise. Le prochain régime politique un peu solide se devra d’établir un diktat esthétique sans concession. L’urbanisation s’étend à la campagne. Sans esprit, sans plan, sans logique. Les derniers règlements d’urbanisme dévoilaient un désir d’harmonie et d’homogénéité. Ce fut là tout le génie horizontal d’Haussmann. On détendit légèrement les contraintes pour autoriser l’adjonction heureuse des toitures rehaussées, des pignons sculptés, des tourelles édifiantes. Réformer pour embellir… Mais l’adoration du béton et de l’acier trouva d’ardents défenseurs écrasant de leurs tonnes de laideur les horizons de nos villes. Les insupportables totems lugubres, soufflant la bise dans leurs alentours malheureux, ne sont que la goutte d’eau faisant déborder le pot de chambre des immondices citadines. Combien d’immeubles déjà crasseux, intolérablement fades, gris, sans la moindre finesse pour arrondir leurs angles terribles ? Ces étrons coulés par des malades mentaux se reposant sur la facilité de l’emploi au détriment de toute beauté… Le tutoiement de presque palais et d’infâmes pavés est une pollution visuelle. Réformer pour embellir… Il faudra atomiser les barres et les tours, raser les intercalaires modernes coincés entre des géants subtiles, démonter sans émotion les improductives éoliennes, souillures de panoramas. Elles sont à un paysage ce qu’une trace de merde est à la faïence. Rejoignez mon parti Canard WC 2022, anti fangeux total. Vitrifions cette époque scatophile. Enfouissons les responsables de ces forfaits dans les décombres de leur chiures. Dans les gravas irrécupérables, j’irai poser la première crotte sur leur tombe. Elle sera le terreau fertile d’un renouveau intense !...
Orléans : Franchissement de la Loire. Elle somnole maigrement dans un lit trop large. Le soleil s’élève lentement, azure un ciel immensément clair et vide. Je lis mais j’ai froid. La climatisation s’entête. Prochain arrête : Vierzon. J’y sors. Froid humide. Notre étoile n’a encore rien réchauffé ; j’en grelotte presque. Je me réfugie dans la gare, fuyant le quai balayé par un vent cinglant. Le panneau d’affichage propose des destinations affriolantes : Argenton-sur-Creuse retient toute mon attention. Il me prend l’envie d’y faire une escapade, envouté par la poésie désuète de ce nom… Obéissant, je grimpe dans le gros rhinocéros ronflant : TER pour Dijon. Monstre pétrolivore. Il crache ses effluves hydrocarburées et tremble docilement jusqu’à Bourges. 3 minutes de retard.
Heureusement, la journée ankylosante prend une tournure burlesque. Les taxis berruyers se surpassent dans l’inactivité. Je patiente presque une demi-heure malgré un appel au central… Finalement, un maigre chauffeur à lunettes fines m’embarque, avec une autre cliente, et nous débite les fausses excuses justifiant un service aussi médiocre. Arrivée à MBDA, je constate amèrement une autre incompétence : le service d’accueil ne me remet pas ! Pas de fiche, pas d’entrées ! Les nigauds ont en fait rédigés un laisser-passer au nom d’une de mes collègues ! Ingénieux ! Il nous faut tenter une demi-douzaine de coup de fil pour tomber sur une secrétaire alertée. Elle me reconnait, me valide !... Je m’apprête à cavaler dans les bâtiments… Panne de réseau informatique ! Approbation en attente ! L’horloge trottine. Le badge sésame m’est refusé ! Je suis coincé !... Encore cinq minutes de perdues ; j’avoisine l’heure de retard… Bien contre ma volonté levée à cinq heures du matin pour participer à la grande foire française…
Une fois les barrages escaladés et les bâtons retirés de mes roues, je distraits une dizaine de bonshommes à l’attention admirable. Formation express ! Bonne formule ; je cloue mon auditoire. Furie verbeuse… Pause. Déluge surpressé. Midi et demi. Je pousse la porte de sortie !... Chute de tension.
Le même chauffeur de taxi m’attend. C’est presque mon ami. Il m’a déjà trimballé plusieurs fois dans la cité berrichonne… Détendu mais las, je soutiens sa conversation soporifique en baillant. Traditionnelle explication artificiellement enjouée de mon métier vivrier. Truismes sur les travaux citadins entrepris par la municipalité locale. Banalités assourdissantes concernant les mœurs automobiles parisiennes. Je claque la porte, gare de Bourges.

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